TAIPEI — Taïwan s’apprête à allouer un montant record de 1 122,5 milliards de dollars taïwanais (31,40 milliards de dollars américains) à la défense en 2027, un chiffre historique qui porte les dépenses militaires au-delà de 3 % du produit intérieur brut de l’île pour la première fois. Le président Lai Ching-te a annoncé cette proposition lundi, présentant cet investissement comme un pilier de la paix régionale et une réponse directe à l’intensification de l’activité militaire chinoise.
Le projet de budget, qui sera officiellement présenté par le gouvernement taïwanais jeudi, confirme les informations de presse antérieures selon lesquelles les dépenses globales de défense franchiraient le seuil symbolique des mille milliards de dollars taïwanais. L’annonce de Lai souligne un virage stratégique vers l’autonomie, motivé à la fois par la campagne de pression croissante de Pékin et par les appels répétés de Washington pour que Taipei assume une part plus importante de son propre fardeau sécuritaire.
Un signal délibéré à Pékin et à Washington
S’exprimant lors d’une réunion de planification budgétaire, Lai a déclaré que l’allocation pour 2027 « démontre la détermination de Taïwan à renforcer ses capacités d’autodéfense ». Il a ajouté qu’« investir dans la défense, c’est investir dans la paix », un message destiné à rassurer à la fois l’opinion publique nationale et les alliés internationaux sur le sérieux de Taipei en matière de dissuasion.
La Chine, qui revendique Taïwan comme son propre territoire et n’a jamais exclu le recours à la force pour réaliser l’unification, mène des patrouilles aériennes et navales quasi quotidiennes autour de l’île. Pékin a également déployé des navires des garde-côtes pour des missions de « maintien de l’ordre » au large de la côte est de Taïwan, une tactique qui, selon les analystes, vise à tester les capacités de réponse maritime de Taipei tout en collectant des renseignements pour d’éventuels scénarios de combat.
« Si des hostilités réelles éclatent dans le détroit de Taïwan, toute la zone maritime orientale de Taïwan deviendra le débouché le plus critique de l’île vers le monde extérieur », a déclaré William Chung, chercheur adjoint à l’Institut taïwanais d’études de défense et de sécurité nationales, lors d’un forum à Taipei lundi. Chung a noté que les activités chinoises au large de la côte est servent plusieurs objectifs : pression psychologique, entraînement au combat et collecte de renseignements.
La modernisation militaire face aux résistances intérieures
Le budget proposé intervient alors que Taïwan achève ses exercices militaires annuels Han Kuang, qui ont simulé des scénarios incluant la rupture d’un blocus maritime chinois. Le ministère chinois de la Défense a qualifié ces manœuvres de « mascarade inutile » qui « attise la panique de guerre », une accusation que Taipei rejette.
Sur le plan intérieur, Lai fait face à un défi de taille : un parlement dominé par l’opposition qui s’est montré réticent à approuver sans réserve les dépenses de défense. Le budget de cette année n’a été adopté que tard vendredi après des mois de luttes politiques, et les partis d’opposition ont indiqué qu’ils ne signeraient pas de chèques en blanc à l’administration. Ces frictions pourraient compliquer l’adoption de la proposition pour 2027, bien que le gouvernement de Lai ait présenté la modernisation militaire — y compris le développement de sous-marins fabriqués à Taïwan — comme une priorité non négociable.
La trajectoire de croissance du budget de la défense reflète des tendances régionales plus larges. Le Japon, la Corée du Sud et l’Australie ont tous annoncé des augmentations significatives de leurs dépenses militaires ces dernières années, invoquant les préoccupations concernant la montée en puissance militaire rapide de la Chine et son comportement de plus en plus affirmé dans l’Indo-Pacifique. Pour Taïwan, le chiffre de 2027 représente une augmentation d’environ 10 % par rapport aux niveaux actuels, un rythme que les économistes jugent soutenable compte tenu de la robuste économie technologique de l’île.
Implications stratégiques pour le détroit de Taïwan
Les analystes estiment que cette hausse budgétaire ne modifiera probablement pas le calcul de Pékin à court terme, les dépenses de défense chinoises dépassant celles de Taïwan d’un facteur supérieur à dix. Toutefois, le franchissement symbolique du seuil de 3 % du PIB — un repère souvent cité par les responsables américains — pourrait renforcer les arguments de Taipei en faveur d’un soutien américain continu, notamment en matière de ventes d’armes et de garanties de sécurité.
« Il ne s’agit pas d’égaler la Chine char pour char ou avion pour avion », a déclaré un analyste de la défense basé à Taipei qui a requis l’anonymat pour discuter de questions politiques sensibles. « Il s’agit de démontrer sa détermination, de développer des capacités asymétriques comme les missiles de défense côtière et les infrastructures sous-marines, et de signaler à Washington que Taïwan est un partenaire fiable. »
L’annonce de Lai revêt également un poids politique intérieur. En liant les dépenses de défense à la paix, il cherche à contrer les discours de l’opposition selon lesquels son administration provoque Pékin. Cette présentation — la défense comme investissement dans la stabilité plutôt que comme provocation — vise à séduire une opinion publique taïwanaise qui soutient largement l’autodéfense mais reste méfiante face au conflit.
Alors que le gouvernement s’apprête à publier la répartition complète du budget jeudi, l’attention se portera sur la manière dont les fonds sont répartis entre le personnel, les acquisitions et la recherche-développement. La réponse façonnera non seulement la posture militaire de Taïwan, mais aussi la trajectoire des relations entre les deux rives du détroit dans un environnement géopolitique de plus en plus volatil.
