Une fuite précipitée hors de Russie
Il y a peu encore, Boris Nadejdine rêvait du Kremlin. Aujourd’hui, l’opposant politique russe arpente les rues d’une banlieue tranquille de Paris, son univers réduit à une chambre d’hôtel, quelques shorts, un polo jaune et une paire de Crocs. Depuis le 3 août, cet homme de 60 ans vit en exil en France, contraint de quitter la Russie après une soudaine cascade de poursuites judiciaires à son encontre.
« Je ne me suis jamais imaginé derrière les barreaux », a confié Nadejdine lors d’un entretien avec franceinfo en région parisienne, où il s’est installé avec guère plus qu’une valise préparée à la hâte. « J’ai désormais une nouvelle affaire judiciaire pratiquement chaque semaine. »
Un délitement soudain
Nadejdine, qui s’était présenté comme candidat opposé à la guerre lors de l’élection présidentielle russe de 2024, faisait campagne pour un siège à la Douma d’État en vue des élections législatives de septembre. Sa campagne dans la banlieue moscovite de Dolgoproudny rassemblait des signatures sous le slogan « Votez pour la paix ». Mais au début de l’été, le terrain politique s’est dérobé sous ses pieds.
D’abord, il a été inscrit au registre des « agents de l’étranger » en Russie, ce qui a automatiquement invalidé sa candidature. Ensuite, il a été arrêté et interrogé pour « diffusion de contenu extrémiste », une accusation passible d’une peine de prison. Il lui a également été interdit de quitter le pays.
À la mi-juillet, lors d’une audience au tribunal de Dolgoproudny, Nadejdine s’est effondré. Les secours ont dû attendre devant la salle d’audience que la juge termine ses délibérations avant d’être autorisés à vérifier son pouls. Il s’est remis d’une chute de tension, écopant d’une amende symbolique de 1 000 roubles, soit environ 11 euros. Mais l’avertissement était sans équivoque.
Quatre jours plus tard, le puissant Comité d’enquête fédéral russe frappait à sa porte avec une convocation.
L’itinéraire de l’exil
Cette nuit-là, Nadejdine s’est connecté à Gosuslugi, le portail des services gouvernementaux russes, et a découvert quelque chose d’inattendu : son interdiction de quitter le territoire avait été levée. « Était-ce grâce à un recours déposé par mes avocats ? Ou quelqu’un au Kremlin a-t-il décidé de la lever ? Je n’en ai aucune idée », a-t-il déclaré.
Ce qui comptait, c’était la fenêtre de tir. Il disposait peut-être d’un jour ou deux pour partir. « Ce fut une décision bouleversante », se souvient Nadejdine.
Il a consulté le site d’Aeroflot pour trouver l’itinéraire le plus rapide hors de Russie en utilisant uniquement des documents russes et sans visa. La réponse était Astana, la capitale du Kazakhstan. Le lendemain matin, il s’est arrêté dans une banque pour échanger des roubles contre des euros. Le soir même, sa femme et lui étaient à l’aéroport de Cheremetievo, passant les contrôles douaniers. Depuis le Kazakhstan, ils se sont envolés pour Istanbul, puis pour Paris.
« La France ne me livrera pas au gouvernement russe », a-t-il affirmé, évoquant des années de contacts diplomatiques. « Et j’aime la France. J’y ai voyagé de nombreuses fois. » Il se souvient d’un road trip de jeunesse de la côte normande à Nice, petit-déjeuner au bord de la Manche et dîner sur la Méditerranée.
Une longue disgrâce
La fuite de Nadejdine marque l’acte final d’une lente disgrâce politique. Il avait d’abord été écarté des cercles gouvernementaux après avoir mené des protestations contre le référendum constitutionnel de 2020 qui a permis à Vladimir Poutine de prolonger son maintien au pouvoir. Il a perdu l’accès à Sergueï Kirienko, le puissant chef de l’administration présidentielle. Après le lancement de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, Nadejdine a publiquement appelé à la paix et a progressivement disparu des talk-shows télévisés où il était un invité régulier depuis 25 ans.
En 2024, sa candidature à la présidentielle a été rejetée au dernier moment par la commission électorale, malgré un large soutien des électeurs opposés à la guerre. Après l’élection, le parti Initiative civique qui l’avait soutenu a été dissous. Quatre membres de son équipe ont été qualifiés d’« agents de l’étranger ». Son directeur de campagne a été déchu de la citoyenneté russe.
« Je suis devenu toxique pour la plupart de mes contacts », a expliqué Nadejdine. Quelques vieux amis — des maires et des députés de sa génération — venaient encore parfois prendre le thé dans sa cuisine.
Pourquoi maintenant ?
Nadejdine estime que la répression du Kremlin s’est intensifiée parce que la guerre est désormais impossible à ignorer en Russie. « Cette année, une part plus importante de la population s’oppose à la guerre, et le soutien au président diminue », a-t-il déclaré. L’inflation est devenue la principale préoccupation de nombreux Russes, en particulier les électeurs plus âgés et les familles avec enfants. Les plus jeunes citent la guerre, la peur de la mobilisation et les restrictions d’internet.
« Ma circonscription électorale compte environ un million d’habitants, et les frappes ukrainiennes touchent des entrepôts, des installations pétrolières, voire des bâtiments civils presque chaque jour », a-t-il précisé. « Il y a des morts dans la région de Moscou. »
Pour les autorités, a-t-il avancé, tolérer des voix d’opposition pendant les élections est devenu impossible. « Plus un régime autocratique rencontre de problèmes, plus il accroît la répression. C’est pour cela que je suis ici. »
Un schéma de pressions
Nadejdine est loin d’être un cas isolé. Des dizaines de procédures judiciaires ont été ouvertes contre des membres du parti libéral Iabloko, la seule organisation politique en Russie à appeler ouvertement à un cessez-le-feu en Ukraine. Iabloko a été interdit de participation aux élections législatives de septembre, une décision récemment confirmée par la Cour suprême russe. Lev Chlosberg, l’une des figures les plus éminentes du parti, a été condamné lundi à 11 ans de prison pour avoir plaidé en faveur d’un cessez-le-feu dans une vidéo publiée en janvier 2025.
« Je le connais depuis des années, et nous sommes amis », a confié Nadejdine à propos de Chlosberg. Il se souvient d’une visite en octobre 2024 dans le fief de Chlosberg à Pskov, où les deux hommes avaient évoqué la possibilité d’une arrestation. « Lev était absolument convaincu qu’il serait arrêté un jour. Il m’a dit qu’il resterait toujours en Russie, avec son peuple. Moi, j’avais choisi l’exil. Je ne pouvais pas imaginer vivre derrière les barreaux, à cause de mes problèmes cardiaques. »
Nadejdine a décrit la machinerie répressive comme quasi bureaucratique. « Les services de sécurité, dirigés par le FSB, collectent des informations pendant des années », a-t-il expliqué. « Ces dossiers peuvent rester sur une étagère sans bouger. Puis c’est comme appuyer sur un bouton. Une page va aux procureurs, une autre aux affaires internes. » Au commissariat, il a vu un agent recevoir des documents par fax. « En résumé, j’étais accusé dans une affaire qui n’avait jamais été enquêtée par la police. Quand j’ai demandé d’où venaient les informations, il m’a répondu que c’était secret. »
Nadejdine accuse le gouverneur de la région de Moscou, Andreï Vorobiov, d’avoir orchestré ses ennuis judiciaires. Mais la décision finale, estime-t-il, est venue de l’administration présidentielle. « Un journaliste bien informé m’a dit que ce responsable s’était rendu au Kremlin pour obtenir le feu vert », a-t-il raconté. « J’avais une chance d’être élu à la Douma dans ma circonscription. Avoir un tel député dans sa région aurait été une tache pour le gouverneur. »
Un avenir sans politique
Désormais en France, Nadejdine affirme ne pas avoir l’intention de jouer un rôle politique actif. Il n’envisage pas de rejoindre le parti d’opposition en exil Russie pacifique, fondé à Berlin par Ilia Iachine, qui a été emprisonné pour avoir dénoncé la guerre. « L’influence réelle de l’opposition russe à l’étranger est très limitée », a estimé Nadejdine.
Ses préoccupations immédiates sont plus terre à terre : gérer les affaires quotidiennes, organiser la venue de ses deux plus jeunes enfants, âgés de 12 et 15 ans, restés en Russie. Il s’interroge sur les poissons de la Seine et attend avec impatience la saison des champignons — deux de ses passions de toujours.
« Il est tout à fait possible pour les autorités de pousser Nadejdine hors de Russie », a-t-il dit, soufflant doucement sur son thé dans le hall d’hôtel désert. « Et il est tout à fait possible d’interdire le parti Iabloko. Mais il est absolument impossible de chasser des dizaines de millions de personnes qui sont contre la guerre et ne soutiennent pas Poutine. »
