Un seul tweet a suffi à déclencher une vive controverse littéraire. Depuis qu’un utilisateur anonyme affirme avoir eu recours à un outil de détection d’IA, les réseaux sociaux ne parlent plus que d’une chose : Thélyson Orélien, révélation de cette rentrée littéraire, a-t-il fait appel à l’intelligence artificielle pour écrire son roman ? Mardi 22 septembre, son éditeur français, Grasset, a répondu.
L’éditeur qualifie les accusations de « fake news »
Interrogé par BFMTV, Grasset a indiqué qu’il ne comptait pas accorder de crédit à ce qu’il présente comme des « rumeurs ».
« Nous avons affaire à des fake news », a déclaré l’éditeur. « C’est une théorie du complot. Ces prétendus outils de détection d’IA sont eux-mêmes de l’IA qui hallucinent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils ? »
L’éditeur avance un autre argument : « Amazon propose des dizaines de romans écrits par des IA. Aucun ne fonctionne. Aucun n’a de singularité. L’exact opposé de Thélyson. Aucun roman écrit de cette façon n’est jamais devenu un best-seller. »
Le tweet à l’origine de la tempête
Lundi 21 septembre, un compte créé en juin sur X — suivi par seulement quelques milliers d’utilisateurs — a publié un tweet affirmant que le roman avait été écrit « presque entièrement » par une IA. Pour passer au crible C’était ça ou mourir, le compte, baptisé « Balance ton Claude », affirme avoir utilisé Pangram, un logiciel de détection d’IA.
« La probabilité que vingt passages d’un même livre (et il y a bien plus de 20 signalements dans le roman) soient identifiés à tort par Pangram comme générés par une IA est donc de 0,0041 % puissance 20, soit 0,1802 × 10⁻⁸⁵ % — c’est-à-dire 0 suivi de 85 zéros après la virgule », assure l’utilisateur. À noter que le seul compte suivi par ce profil sur X est Pangram lui-même.
Un phénomène littéraire sous examen
Une source proche de l’auteur s’interroge sur les motivations derrière ces accusations, confiant à BFMTV : « Nous avons entendu ce bruit, ces rumeurs. Nous nous demandons d’où elles viennent. S’agit-il de concurrents cherchant à nuire à ce jeune auteur retenu dans plusieurs prix littéraires comme le Renaudot ? Est-ce parce que Thélyson est noir et haïtien ? »
Depuis sa parution en août, C’était ça ou mourir a recueilli les éloges unanimes de la presse, notamment du HuffPost, et des lecteurs. Selon une étude Datalib publiée par Libération, le premier roman d’Orélien figure parmi les meilleures ventes de cette rentrée littéraire.
Parmi les derniers romans publiés sous la direction d’Olivier Nora chez Grasset avant son éviction très médiatisée de la maison d’édition contrôlée par Vincent Bolloré, il est aussi un sérieux prétendant dans la course aux prix littéraires. Couronné lundi du prix Fnac, il figure dans de grandes sélections, dont le Goncourt, le Médicis et le Fémina.
De quoi parle C’était ça ou mourir ?
Le roman raconte l’histoire de Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Port-au-Prince, en Haïti. Un matin, il se réveille et entend un premier « POW ». Cette fois, il décide : il fuira la terreur, la violence et le chaos des gangs.
Armé d’un simple sac plastique Carrefour — contenant un caleçon, une photo de sa mère, son diplôme et un recueil de poésie —, il espère rejoindre le Québec, où l’attend un cousin éloigné. Le voyage est loin d’être facile et devient plus dangereux, tragique et hostile à chaque étape et à chaque frontière.
À cheval entre la République dominicaine, le Mexique, le Brésil et l’Amérique de Trump — à travers la jungle, la neige, un bus surchauffé et une interface en ligne digne du « futur de l’inhumanité » —, son exode est ponctué d’humiliations. Il évolue au fil des visages et des rencontres, plongeant le lecteur dans la psyché du héros.
Grasset défend son auteur
Le sujet est politique. La prose est précise et vive. Dans les milieux conservateurs, l’accueil a été moins favorable — Valeurs Actuelles, par exemple, ne doute pas de ce qu’il appelle « les tics de l’écriture artificielle ». D’autres pointent l’incapacité supposée de l’auteur à défendre son livre.
« Thélyson s’exprime très bien. Il a travaillé dans le journalisme », insiste Grasset.
L’éditeur ajoute : « Surtout, il a écrit de la poésie ces dernières années et s’essaie avec talent à la fiction littéraire. Il écrit depuis toujours. Il n’a pas besoin d’IA. Nous avons aussi entendu qu’un de ses amis aurait écrit le roman. Mais dans ce cas, pourquoi ce talentueux ami n’aurait-il pas signé le livre sous son propre nom ? »
À l’heure actuelle, Pangram, que BFMTV a également tenté de contacter, n’a pas répondu. Le logiciel, qui se présente comme le plus performant de ses concurrents en matière de détection d’IA, ne constitue pas une source fiable, compte tenu de son potentiel d’erreur, de ses « hallucinations » et de ses biais culturels.
