Une préférence qui s’affiche sur les réseaux
Oubliez le duo couteau-fourchette. Un mouvement discret mais déterminé conteste la hiérarchie habituelle des couverts, en affirmant que la cuillère, et non la fourchette, mérite la place d’honneur à table. Sur les réseaux sociaux, des créateurs de contenu sont de plus en plus nombreux à se filmer en train de manger avec l’ustensile arrondi, et sur des plateformes comme Reddit, des internautes ont déclaré ouvertement : « Les fourchettes sont inutiles. »
Si cette préférence peut sembler anodine, elle va plus loin que les bonnes manières. Pour beaucoup, la cuillère incarne la praticité, le confort sensoriel et même un petit acte de rébellion contre la convention sociale.
La praticité dans l’assiette
Pour Bruno, 62 ans, la cuillère est tout simplement le choix le plus judicieux. « Je préfère manger à la cuillère parce que je suis un gourmand », explique-t-il. « Avec les plats en sauce, je ne laisse pas une seule goutte dans mon assiette. C’est mieux que de saucer avec du pain : on en profite davantage. »
Au restaurant, il a une routine amusante : « Je demande une cuillère en disant : « Je suis resté un peu un enfant », ce qui fait sourire le serveur. » Dans sa famille, son habitude est bien connue. « On s’excuse gentiment quand quelqu’un oublie de me donner une cuillère ! »
Julie, 44 ans, pousse sa préférence plus loin. « Je peux planifier certains plats spécifiquement parce qu’ils sont tellement agréables à manger à la cuillère : un dahl, du riz avec de petits morceaux à côté, des petites pâtes en forme de coquillages », raconte-t-elle. « J’ai évidemment mes préférées. Celle que j’aime le plus, c’est une cuillère à confiture — une petite cuillère à long manche. »
Loup, qui suit un régime majoritairement végétarien, note : « Il y a très peu d’occasions où je prends une fourchette. Avec une cuillère, on prend un peu de tout, alors qu’avec une fourchette, beaucoup de choses passent à travers. C’est un peu bête, non ? » La question demeure : « À part la viande, à quoi ça sert ? »
Confort sensoriel et neurodivergence
Pour Alice, 36 ans, la cuillère offre plus qu’une commodité. « Je la trouve mille fois plus pratique. Au moins, rien ne tombe, surtout quand je mange de petites choses mélangées. » Mais il y a une autre dimension : « Il y a aussi un aspect psychologique lié à ma neurodivergence. » Vivant avec un trouble du déficit de l’attention, elle explique : « Je peux me concentrer plus facilement sur la conversation avec la personne avec qui je partage un repas, plutôt que de devoir surveiller les aliments sur ma fourchette pour m’assurer qu’ils ne tombent pas ! »
La recherche va dans ce sens. Une étude publiée plus tôt cette année par des chercheurs britanniques a mis en évidence le « rôle important » que jouent les couverts dans l’expérience à table des personnes autistes souffrant de troubles alimentaires.
Loup, qui vit avec un TDAH, « ne supporte pas le bruit d’une fourchette contre l’assiette ». « Certaines personnes autour de moi ne comprennent pas l’inconfort que cela me cause, et cela peut vraiment me mettre en colère ! Je pense qu’elles me voient comme un enquiquineur… » La situation dégénère parfois en disputes.
Pression sociale et intimité des couverts
Alice observe que cette habitude n’est pas toujours acceptée en société. « Selon le contexte, je me force à utiliser les mêmes couverts que tout le monde, même si c’est bien plus inconfortable pour moi. C’est un effort d’intégration ! » Récemment, elle s’est sentie « très mal à l’aise » lorsque le sujet est venu sur la table pendant un repas. « Pour moi, c’est relativement intime », dit-elle.
Julie partage ce sentiment. « En général, pour que je me permette de manger avec cet ustensile, surtout une petite cuillère, il faut que je sois intime avec les personnes à table. Dans beaucoup de circonstances sociales, si je suis invitée à dîner, j’utilise des couverts. »
Julie tient toutefois à tordre le cou à une critique qu’elle entend souvent : manger à la cuillère serait « un peu puéril ». « J’ai une fille de 9 ans, et clairement, ce n’est pas du tout son truc ! »
À mesure que la cuillère gagne discrètement du terrain, la question n’est plus de savoir si elle a sa place à table, mais pourquoi elle l’a un jour quittée.
