Un cadeau d’anniversaire peu réjouissant
Quel est le pire cadeau d’anniversaire que l’on puisse recevoir ? Des chaussons en été, un jeu vidéo sans la console, ou peut-être un vélo d’appartement ? C’est précisément ce que reçoit Émilien Borie, le héros d’« Alaska », le nouveau roman de Fabrice Caro, publié chez Gallimard le jeudi 1er octobre.
Contrairement à « Figurec » ou « Le Discours », le titre ne donne ici aucun indice. L’histoire ne se déroule ni aux États-Unis, ni à la montagne, ni dans une forêt.
Un romancier médiocre en pleine crise
Le cadre est la France, où Émilien Borie, romancier quinquagénaire, prolifique mais loin d’être une star, vient de publier un nouveau livre. Loin d’être son meilleur, celui-ci a été démoli par un critique de radio qui n’a pas mâché ses mots, le qualifiant à l’antenne de « petit bonhomme laborieux ».
Un coup dur pour ce personnage maladroit, encore remis de trois mois de rééducation entouré d’octogénaires après une chute — à l’arrêt — de sa moto. Sa femme l’a quitté, lui aussi. Tout lui échappe, y compris le vélo d’appartement installé au milieu de son salon, cadeau de ses filles.
Une photo qui fait tout basculer
Un jour, un homme croise sa route. Il s’agit de Yann Garnier, un ancien camarade de classe dont le seul souvenir de lui est une image de lui se masturbant dans un couloir de la bibliothèque du lycée. Vite, une photo, demande Garnier. Pour une fois que quelqu’un le reconnaît, Émilien est ravi. Il pose, tout sourire, pouce levé. Le cliché atterrit sur Facebook.
Et c’est la catastrophe. « Il semblerait que ce Yann Garnier soit assez proche de certains milieux néonazis », lui apprend son éditeur. Les réseaux sociaux s’enflamment. Ses relations lui tournent le dos. Les médias suivent. Émilien Borie est-il la dernière victime de la « cancel culture » ? Oui — et c’est très drôle.
Éviter le piège conservateur
Le pari n’était pas gagné d’avance. Depuis plusieurs années, lorsque le sujet est abordé en littérature, au cinéma ou à la télévision, il tend souvent à révéler une veine conservatrice — une critique implicite de la liberté d’expression ou du « wokisme » de la part de son auteur, comme dans « Fjord » ou la dernière comédie d’Agnès Jaoui.
Fabrice Caro évite ici l’écueil. Récit mené du point de vue de son héros, le livre ne condamne jamais le mouvement. C’est l’écrivain raté qui est tourné en ridicule, pas le camp adverse. L’accumulation de maladresses et de faux pas est un régal. Le lecteur rit de son malaise face à une situation absurde par son ampleur, et de son propre sentiment de dépossession.
Preuve introuvable, soupçon partout
Pourquoi s’est-il laissé entraîner ? Pourquoi n’a-t-il pas démenti plus tôt ? Derrière l’humour, la force du roman réside dans sa capacité à éclairer certains angles morts du débat sans donner de leçon — notamment l’emballement de l’opinion publique et la manière dont le silence d’une personnalité est interprété lorsque les choses tournent mal.
Le message vaut aussi pour les médias, qui ferment leurs portes au pauvre écrivain l’un après l’autre. Le hasard symbolique veut que le roman paraisse moins d’une semaine après l’affaire de Thélyson Orélien, dont la tournée de promotion au Canada et en France a été brusquement interrompue.
Sommes-nous entrés dans l’ère du soupçon ? Dans « Alaska », pas tout à fait. Il existe un monde où la vérité d’Émilien n’est jamais ébranlée : parmi les siens. C’est rassurant.
« Alaska » de Fabrice Caro est disponible en librairie depuis le jeudi 1er octobre, publié chez Gallimard.
