Sébastien Lecornu avance en terrain miné. Le Premier ministre français a réuni un séminaire gouvernemental le jeudi 17 septembre afin de fixer les contours des budgets de l’État et de la Sécurité sociale qu’il compte présenter au Conseil des ministres d’ici la fin du mois. Une étape capitale avant des débats parlementaires qui s’annoncent houleux.
Une conjoncture économique sous tension
Le chef du gouvernement fait face à une double difficulté. Sur le plan économique, les indicateurs virent au rouge. La croissance de l’année écoulée est estimée à 0,4 %, en deçà des 0,7 % du PIB attendus. Dans le même temps, la dette nationale continue de s’envoler, le déficit restant obstinément au-dessus du seuil de 5 %. Ces réalités pèsent sur la capacité de Lecornu à dégager les 30 milliards d’euros d’économies qu’il a promis.
Sur le plan politique, la route est plus périlleuse encore. L’équation des mois à venir paraît insoluble, davantage que l’an dernier, lorsque le budget du gouvernement avait été validé en février après un retard important. Le principal responsable en est la campagne présidentielle qui s’annonce.
Des choix impopulaires
Lecornu n’a guère le choix. Pour atteindre les économies souhaitées et ses objectifs budgétaires, il doit assumer des mesures impopulaires. Au-delà de la réduction des dépenses de l’État — une stratégie commode pour la plupart des partis —, le gouvernement s’achemine vers une contribution des retraités d’environ 6 milliards d’euros. Le ministère de l’Économie examinerait deux pistes : la désindexation des pensions ou la suppression de l’abattement fiscal de 10 % pour frais professionnels dont bénéficient les retraités.
C’est là que les premières bourrasques frapperont. Sans majorité à l’Assemblée nationale, le Premier ministre doit trouver des alliés dans l’opposition pour soutenir sa feuille de route, ou au moins éviter une motion de censure. Une tâche complexe à cinq mois du premier tour de la présidentielle, moment où chaque candidat cherchera à se distancier le plus possible d’un « macronisme » devenu très impopulaire après dix ans au pouvoir.
Bref, peu de partis engagés dans la campagne auront intérêt à soutenir des propositions impopulaires. Cela vaut pour les retraites comme pour toute mesure d’économie tangible, à en juger par les réactions virulentes aux récents ballons d’essai — qu’il s’agisse de la désindexation des pensions, de la baisse du remboursement des médicaments ou de l’idée, vite abandonnée, de puiser dans l’épargne des salariés.
Aucune faveur à attendre de la gauche
Certains ont déjà clarifié leur position : il ne faut attendre aucune faveur. La France insoumise et Les Écologistes ont depuis longtemps annoncé leur intention de s’opposer au projet du Premier ministre, jusqu’à la censure. Il en va de même pour le premier secrétaire du Parti socialiste, Olivier Faure, lui-même en campagne et désireux de tirer son parti vers la gauche pour remporter sa primaire et porter ses couleurs.
Dans cette logique, l’actualité risque de percuter les débats des prochains mois. En campagne présidentielle, tout événement retentissant peut inspirer les candidats et susciter de nouvelles propositions. Ce fut le cas ces derniers mois avec l’affaire Lyhanna, les canicules à répétition et, plus récemment, la crise du coût de la vie. Difficile, dès lors, d’imaginer un camp soutenir un budget gouvernemental dont les orientations pourraient contredire son propre programme ou ses idées du moment. À moins que…
Un calendrier providentiel ?
Pour sortir de l’impasse, Lecornu dispose encore de quelques cartes. Au-delà des appels à la responsabilité — que les partis d’opposition ont entendus à des degrés divers —, le Premier ministre estime qu’ils auraient intérêt à laisser passer un budget, même imparfait, pour le démonter ensuite. « Les candidats qui cherchent à bloquer tout budget cet automne prendraient la responsabilité de condamner leur propre première année au pouvoir », expliquait-il cet été dans les pages de Paris Match.
L’argument tient au calendrier. Si le gouvernement actuel échoue à faire adopter sa feuille de route — par un vote, l’article 49.3 de la Constitution ou des ordonnances —, la France basculerait sous un régime de loi spéciale. Le prochain occupant de l’Élysée devrait alors repartir d’une page blanche et suivre la longue procédure budgétaire, très encadrée, pour mettre en œuvre sa propre politique. Paradoxalement, ce serait plus lent qu’un projet de loi de finances proprement adopté.
Ce message semble avoir été reçu par une partie de la classe politique. François Hollande estime que « s’il n’y a pas de budget pour l’année prochaine, cela mettrait le candidat victorieux (…) dans une situation extrêmement difficile ». Plus significatif, le Rassemblement national semble partager cette analyse. « Un budget imparfait mais opérationnel avant les élections est préférable cette fois à une loi spéciale », a déclaré Marine Le Pen à la mi-septembre pour son retour politique. Est-ce suffisant pour dégager l’horizon du Premier ministre ?
Arithmétiquement, Lecornu pourrait avancer s’il bénéficie de la bienveillance des Républicains et du RN. Mais il se placerait alors entre les mains d’une formation peu fiable — qui avait fait miroiter le même sort à Michel Barnier avant de lui refuser son soutien et de provoquer sa chute à l’hiver 2024. Ou la difficulté de s’appuyer sur un parti girouette quand l’orage menace.
