Aucune mobilisation sociale récente en France n’avait suscité une réponse d’une telle violence. Au-delà de quatre adolescents grièvement blessés — l’un ayant perdu une main, deux touchés à l’œil et un quatrième souffrant d’une mâchoire fracturée — et de l’ouverture de 24 enquêtes par l’IGPN, l’organe de contrôle de la police nationale, un autre chiffre interpelle : celui des interpellations.
Plus de 6 800 gardes à vue depuis la mi-septembre
Vendredi 9 octobre, le ministère de la Justice a annoncé que plus de 6 800 personnes avaient été placées en garde à vue depuis le début du mouvement de protestation lycéen à la mi-septembre. Selon l’Agence France-Presse, 86 % des personnes détenues sont mineures.
Le chiffre est frappant en lui-même, mais il apparaît encore plus considérable comparé à d’autres mouvements sociaux de grande ampleur. Lors des manifestations des Gilets jaunes, la moyenne était de 460 interpellations par jour, contre 450 pendant les émeutes qui ont suivi la mort de Nahel en 2023, selon franceinfo. C’est bien en dessous des 1 000 détentions quotidiennes enregistrées depuis le début de la révolte étudiante.
Une stratégie de « neutralisation »
« C’est inédit, sans précédent. Ces arrestations sont aussi une forme de violence policière », a déclaré Michel Kokoreff, sociologue et professeur à l’université Paris 8, dans un entretien. Pour lui, elles constituent une forme de « diversion ».
« En extrayant ces jeunes du terrain, on les neutralise pendant un jour ou deux, selon la durée de leur garde à vue », a-t-il expliqué. L’espoir, selon lui, est que cela les dissuade de revenir. C’est une stratégie qui peut avoir un effet dissuasif à l’échelle individuelle, « mais pas collectivement », analyse l’auteur de l’ouvrage Émeutes (Anamosa).
« L’objectif est d’étouffer le mouvement de protestation sous la masse des arrestations. C’est une forme de dissuasion par la menace », abonde Sebastian Roché, politiste et directeur de recherche au CNRS, dans les colonnes de Ouest-France. « Une bonne police, selon Laurent Nuñez, est une police qui procède à de nombreuses charges de dispersion et interpellations. »
Des témoignages de violences et d’humiliations en garde à vue
Les motifs d’interpellation ont été très variés, allant de la dégradation de biens à des violences sur la voie publique. « Je ne suis pas fière de ce qu’elle a fait, mais je trouve cela totalement disproportionné. Trois hommes qui arrivent, qui l’arrêtent, et ensuite elle passe la nuit sans pouvoir parler à personne », a confié à franceinfo une mère dont la fille a été interpellée pour avoir brandi un slogan anti-police.
Certains élèves ont rapporté avoir subi des violences physiques et psychologiques pendant leur détention. Leurs avocats, s’exprimant auprès de l’AFP, ont dénoncé des mesures de garde à vue destinées à « terroriser ». « Il y a systématiquement des tentatives d’humiliation », a déclaré l’avocate Pascual, qui a décrit comment une adolescente a été « emmenée au commissariat pieds nus » après avoir « demandé aux agents » de récupérer ses chaussures, perdues lors de son interpellation. « Ils les font ramper comme un chien pour récupérer leurs affaires », a affirmé l’avocate Ancion, représentant l’un des adolescents détenus, qui a également dénoncé des insultes racistes et des violences psychologiques.
À ce stade, sur près de 7 000 interpellations, 2 376 personnes font l’objet de poursuites et 65 % ont été déférées devant un juge. Vingt et une détentions provisoires ont été ordonnées, concernant 15 majeurs et 6 mineurs, a annoncé le ministère de la Justice via l’AFP.
Le gouvernement défend la « proportionnalité »
Comment le gouvernement explique-t-il ces interpellations record ? Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez a apporté une réponse partielle lors du journal de 20 heures sur TF1, vendredi 2 octobre. « Quand il y a des dégradations, des troubles, des violences, il y a des interventions des forces de l’ordre, qui nous ont conduits à procéder à des interpellations. Depuis lundi, cela représente plus de 5 000 personnes. Donc systématiquement, il y a eu des interventions pour mettre fin à des troubles à l’ordre public. »
Un ordre systématique d’interpellation a-t-il été donné ? Contacté à plusieurs reprises, le cabinet de Laurent Nuñez n’a pas répondu.
En public, le ministre de l’Intérieur répète que la réponse policière se résume en un mot : la proportionnalité. « Il y a besoin d’intervenir quand il y a des violences, de manière adaptée au public et avec encore plus de proportionnalité », a-t-il déclaré devant la commission des Lois, jeudi 7 octobre. Tout en reconnaissant les blessures graves et le caractère inédit du mouvement, Laurent Nuñez a nié toute « répression policière ». Lors de la même audition, il a expliqué que les armes intermédiaires étaient « indispensables » car elles permettaient « une gradation dans la réponse et de rester à distance ».
Une rupture avec une doctrine ancienne
Cette vision de la situation semble aller à l’encontre de la doctrine en vigueur depuis une décennie, période durant laquelle un glissement vers une répression de plus en plus violente se serait produit.
Équipés de boucliers et de protections, armés de matraques, de gaz lacrymogènes et de LBD, les agents sont encouragés à intervenir au corps à corps. « Depuis Mai 68, la police est obsédée par la protection de ses propres rangs. Il n’y a pas de volonté de dialogue ni de désescalade. Or c’est ce qui est écrit dans la doctrine de 2022 », a déclaré Michel Kokoreff. « Mais ce que l’on voit sur le terrain et dans les images diffusées, ce sont des agents qui foncent dans la foule. »
La France se distingue comme une exception dans la gestion des mouvements sociaux. Lorsqu’il est question de contrôle des foules, les autorités espagnoles préfèrent le terme de « crowd management », note le professeur. Notamment, seules la France et la Belgique voisine sont autorisées à utiliser des LBD.
