Travailler le week-end, le soir, tôt le matin ou enchaîner des journées de plus de huit heures est une réalité pour une part importante de la population active française. Selon un avis publié mercredi par l’Anses, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, entre la moitié et les trois quarts des travailleurs français sont exposés à des « horaires atypiques » à un moment ou un autre de leur carrière.
La littérature scientifique est sans équivoque : ces organisations du travail dégradent la santé physique et mentale tout en perturbant profondément la vie sociale et familiale. Face à ce constat, l’agence réclame un encadrement beaucoup plus strict de ces pratiques.
Un phénomène massif, loin d’être marginal
Pour définir les horaires atypiques en dehors du travail de nuit, l’Anses a identifié trois grandes catégories : le travail le week-end, les horaires longs (plus de huit heures par jour et/ou 40 heures par semaine) et les horaires décalés (entre 5 heures et 8 heures du matin ou entre 19 heures et minuit). L’agence souligne qu’aucune définition juridique précise de ces horaires n’existe actuellement, ce qui complique la prévention des risques.
« Travailler ainsi n’a rien de marginal », a déclaré à l’AFP Henri Bastos, directeur scientifique santé travail à l’Anses. « Quelle que soit votre profession, vous pouvez être concerné à un moment ou à un autre par l’une de ces formes d’organisation atypique. De plus, les expositions peuvent se cumuler au fil d’une carrière. »
Le phénomène touche une multitude de secteurs et de statuts : salariés, fonctionnaires, indépendants, agriculteurs, commerçants, ouvriers, infirmières, aides-soignantes, vendeurs, caissiers, agents d’entretien, aides à domicile, boulangers, cuisiniers ou encore serveurs. La liste est longue et les réalités de travail très diverses.
Des effets nocifs documentés sur la santé
Si les effets du travail de nuit sont bien établis, avec des mécanismes clairement identifiés de perturbation de l’horloge biologique, les horaires atypiques restent moins étudiés. L’Anses a néanmoins analysé 172 études pertinentes sur le sujet. Résultat : des associations statistiques de force variable selon le type d’horaires, avec des conséquences délétères pour la santé et la vie personnelle.
« Les études montrent des effets nocifs avérés des horaires longs sur l’anxiété, le sommeil et la survenue de maladies cardiovasculaires », a résumé Henri Bastos. Des effets négatifs probables ont également été relevés sur la santé reproductive et métabolique, le risque de dépression, l’équilibre vie professionnelle-vie personnelle et les accidents du travail.
Le travail le week-end est associé à des effets négatifs sur la santé mentale — dépression et anxiété — ainsi que sur la santé physique : sommeil perturbé, douleurs, fatigue, troubles musculo-squelettiques et accidents. La dette de sommeil s’accumule, tout comme le stress. « On récupère moins, on a un sommeil moins réparateur, avec des conséquences sur l’état général et la santé mentale », a prévenu le scientifique.
Quant aux horaires décalés, les études suggèrent des effets néfastes sur la vie sociale et familiale, particulièrement pour le travail du soir, ainsi que sur la santé mentale, la santé cardiovasculaire et le sommeil, surtout pour les prises de poste tôt le matin.
Une vie sociale et familiale fragilisée
Au-delà des effets physiologiques, c’est toute la sphère personnelle qui se trouve bouleversée. « Quand vous ne faites que croiser votre conjoint ou vos enfants, que vous ne pouvez pas voir vos amis ou accéder aux services collectifs comme la garde d’enfants, cette désynchronisation par rapport aux rythmes collectifs dégrade votre vie sociale et familiale et peut ensuite affecter votre santé », a expliqué Henri Bastos.
Cette désynchronisation n’est pas anodine : elle isole, fragilise les liens, complique l’accès aux services essentiels et renforce le stress quotidien. Pour l’Anses, il s’agit d’un véritable enjeu de santé publique qui dépasse largement le cadre de l’entreprise.
Limiter, encadrer, compenser
Face à ces constats, la conclusion de l’agence est claire : les horaires atypiques « doivent être limités autant que possible ». Lorsqu’ils sont inévitables, ils doivent être mieux encadrés, par exemple en appliquant certaines protections déjà prévues pour le travail de nuit, comme un suivi médical renforcé et des dispositions particulières pendant la grossesse.
Pour les travailleurs concernés, cette organisation doit être « transparente, prévisible et équilibrée ». L’Anses recommande aussi des compensations principalement non monétaires et favorables à la santé : réduction du temps de travail à salaire constant, repos compensateur et aide au transport ou à la garde d’enfants. Elle insiste sur la nécessité de sensibiliser les travailleurs indépendants, souvent moins protégés par le code du travail, et ceux qui cumulent les expositions tout au long de leur carrière.
Enfin, l’agence plaide pour la création d’une définition juridique des horaires atypiques afin de mieux prévenir les risques professionnels. Ses experts recommandent également d’évaluer les avantages et les inconvénients de ces organisations au-delà du niveau de l’entreprise, en intégrant les coûts pour la société : garde d’enfants, accès aux transports et consommation d’énergie excédentaire.
En somme, l’Anses appelle à repenser en profondeur l’organisation du travail en France pour que la flexibilité ne se fasse plus au détriment de la santé et de la vie des travailleurs. Un défi majeur, alors que ces horaires concernent déjà une majorité de la population active.
