La filière banane des Antilles françaises livre une bataille existentielle. Elle est prise en étau entre la hausse des coûts de production, les aléas climatiques et la concurrence de producteurs d’Amérique du Sud et d’Afrique, capables de vendre leur fruit à moitié prix.
Une tradition familiale sous pression
En Guadeloupe, Célia Sinitambirivoutin perpétue depuis sept ans l’exploitation familiale de bananes, aux côtés de son père et de son grand-père. Sur ses six hectares de bananiers — qui sont en réalité de géantes plantes herbacées et non des arbres —, elle produit 400 000 fruits par an.
« On se pose des questions parfois », reconnaît Hector Sinitambirivoutin, le père de Célia. « Je me dis : « Pourquoi s’est-elle lancée là-dedans ? » Mais c’est son choix. C’est difficile, c’est un métier très difficile. »
Son inquiétude est fondée. La Guadeloupe a perdu la moitié de ses producteurs de bananes au cours des vingt dernières années, décimés par la hausse des coûts, la sécheresse et des maladies des cultures récurrentes.
L’économie de la survie
Les chiffres sont sans appel. Chaque banane coûte 27 centimes à produire, mais les producteurs n’en reçoivent que 14 centimes de la part des acheteurs. Avec 9 centimes de subventions publiques, il leur manque encore 4 centimes pour atteindre l’équilibre.
Pour survivre, des producteurs comme Célia doivent diversifier leur activité et réduire leur propre salaire. Les subventions européennes sont gelées depuis 2007, même si, selon des sources de France Télévisions, elles pourraient augmenter l’an prochain.
« Sans subventions, les Antilles ne pourraient pas vendre leurs bananes sur le marché européen », explique Philippe Aliane, directeur général du Groupe des producteurs de Guadeloupe (LPG). « Aujourd’hui, un kilo de bananes en France se vend autour de 2 euros. Si nous devions vendre notre propre banane sans aide, il faudrait qu’elle soit autour de 3 euros. Ce serait la mort de la banane. »
Dominée par la concurrence étrangère
Chaque samedi, 1 500 tonnes de bananes quittent le port de Pointe-à-Pitre, pour une traversée de neuf jours avant d’atteindre la France continentale. En région parisienne, elles passent quatre jours en chambres de mûrissement à 16 °C — la température idéale pour qu’elles jaunissent progressivement avant d’arriver sur les rayons des supermarchés.
Mais une fois sur place, les bananes antillaises doivent se battre pour trouver leur place. Elles ne représentent plus que 21 % du marché français, loin derrière les bananes d’Amérique du Sud (39 %) et d’Afrique (40 %). Ces concurrentes peuvent se vendre jusqu’à deux fois moins cher, un écart de prix justifié par des coûts de main-d’œuvre plus faibles et des exigences environnementales moins strictes.
« Nos bananes sont, pourrait-on dire, les plus propres du monde », affirme Pierre Monteux, directeur de l’Union des groupements de producteurs de bananes (UGPBAN). « Nous utilisons seulement quelques kilos de fongicides pour lutter contre certaines maladies fongiques, alors que nos concurrents en utilisent des dizaines de kilos par an et par hectare. »
Un héritage environnemental et de nouvelles menaces
La réduction de l’usage des pesticides revêt une importance particulière sur une île marquée par le scandale du chlordécone — une substance ultra-toxique épandue jusqu’en 1993. Depuis, les produits phytosanitaires ont été drastiquement réduits.
De nouvelles menaces se profilent toutefois à l’horizon, ajoutant à l’incertitude d’une filière qui produit le fruit le plus consommé de France mais peine à rivaliser sur un marché de plus en plus mondialisé.
