Depuis le 8 octobre, les infrastructures russes ont été visées à trois reprises. La frappe la plus marquante a eu lieu le 11 octobre, lorsque des drones ukrainiens ont mis hors service trois data centers hébergeant une part substantielle des services cloud russes. Cette attaque a provoqué d’importantes perturbations au sein de Yandex, le principal moteur de recherche et plateforme technologique du pays.
Une nouvelle dimension du conflit
Ces attaques mettent en lumière la vulnérabilité des infrastructures numériques critiques dans les conflits modernes. Selon Alain Bouillé, délégué général du Cesin, le Club des experts de la sécurité de l’information et du numérique, cette stratégie relève d’une approche calculée de la guerre.
« Quand on veut nuire à un pays, on se rend compte que la méthode la plus simple est d’attaquer les data centers », a expliqué Alain Bouillé. « Là où le hacking classique s’avère compliqué, il suffit ici d’un drone et d’une charge explosive. »
Les frappes ont souligné l’interdépendance profonde des infrastructures critiques. Certains observateurs suggèrent qu’elles auraient pu réduire involontairement l’activité des réseaux de bots russes, ces programmes automatisés conçus pour diffuser à grande échelle des contenus de faible qualité, de la propagande et de la désinformation.
L’opposant russe Garry Kasparov, s’exprimant devant son million d’abonnés sur X, a noté que ce type de contenu « dans mon propre fil d’actualité a déjà chuté de manière spectaculaire ».
Mesurer l’impact
De nombreux internautes ont rapporté avoir observé une présence réduite de contenus pro-Donald Trump, pro-russes et pro-AfD sur leurs réseaux sociaux le jour même. David Colon, chercheur à Sciences Po spécialisé dans la guerre de l’information, a fourni des éléments quantitatifs sur son compte X démontrant ce changement.
Une fausse information issue de l’opération russe Storm1516 concernant les élections présidentielles françaises, portant spécifiquement sur les déplacements en jet privé de Raphaël Glucksmann, n’a recueilli que quelques milliers d’impressions lundi après la destruction des serveurs de Yandex. En temps normal, une précédente fausse information sur un autre sujet de campagne français lié à Édouard Philippe avait généré des dizaines de milliers d’impressions le 24 septembre.
Le mardi 13 octobre, le Centre for Strategic Communications and Information Security (Stratcom Centre), une ONG ukrainienne créée pour lutter contre la désinformation russe, a rapporté que des bots russes avaient lancé des campagnes visant à minimiser les conséquences des frappes contre les data centers. Face à la difficulté de nier les perturbations, certains comptes ont tenté de les présenter sous un jour positif, encourageant les Russes à « faire une pause loin de leurs écrans et smartphones » et à observer le monde qui les entoure.
Réactions politiques et implications stratégiques
La question a également été au cœur du Forum de sécurité de Varsovie lundi, où le Premier ministre lituanien Mindaugas Sinkevicius a recommandé des attaques similaires pour garantir la sécurité des prochaines élections dans son pays et en Pologne.
« Nous devrions demander à M. Zelensky de frapper davantage de data centers en Russie, je pense que cela pourrait aider », a-t-il déclaré.
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky, s’exprimant au même forum, a commenté les effets des frappes : « Il est soudain devenu un peu plus facile de respirer sur de nombreuses plateformes de réseaux sociaux. Il y avait moins de haine, moins de division et moins de provocations. Parce qu’il y avait moins de bots. »
Les experts appellent à la prudence sur la causalité
Cependant, les experts en propagande russe en ligne mettent en garde contre toute conclusion définitive quant à la relation entre les attaques contre les data centers et la réduction de l’activité des bots.
« Aucune preuve ne soutient actuellement l’affirmation selon laquelle l’attaque contre le data center a réduit au silence les « fermes à trolls » du Kremlin », a déclaré Nikola Tulechki, spécialiste du suivi des opérations de désinformation en ligne pour l’association Data for Good.
Nikola Tulechki a expliqué que tous les messages circulant « citent et montrent un graphique Cloudflare qui est mal interprété. Ce graphique montre une diminution des requêtes automatisées provenant d’un réseau contrôlé par Yandex vers des sites web », et non des bots sur les plateformes de réseaux sociaux.
Le graphique Cloudflare en question montre une diminution de 99 % de l’activité des « bots » provenant de l’infrastructure Yandex par rapport à la semaine précédente, bien que la nature réelle de ces bots reste incertaine.
« C’est simplement une confusion majeure entre un bot Yandex effectuant du « crawling » comme les bots de Google, et ce que nous appelons les « bots » sur les réseaux sociaux », a clarifié Fabrice Epelboin, professeur à Sciences Po et spécialiste de cybergéopolitique, sur X. Le crawling désigne l’utilisation de programmes automatisés pour parcourir systématiquement le web, découvrir, lire et collecter des contenus.
Par ailleurs, un autre graphique circule largement depuis les attaques ukrainiennes, censé montrer un effondrement de l’audience sur X liée au parti d’extrême droite allemand AfD. Un message présentant le graphique, publié sur le même réseau social par Tomáš Zdechovský, eurodéputé tchèque du PPE (centre droit), a été vu plus de quatre millions de fois. Cependant, la source de ces données reste introuvable. Plus intrigant encore, le point de données le plus récent correspond au 15 octobre, soit quatre jours après la diffusion du graphique.
Sur la base de ce graphique, de nombreux utilisateurs de X ont émis l’hypothèse d’un déclin similaire des partages de publications liées au Rassemblement national en France. Une source gouvernementale proche du dossier a déclaré au Figaro : « Nous ne sommes pas en mesure d’authentifier ces chiffres, et nous n’observons pas actuellement de tendance similaire concernant les activités russes ciblant la France. »
La guerre de l’information au sens large
Le débat entourant les frappes contre les data centers reflète la nature complexe de la guerre hybride moderne, où les champs de bataille physiques et numériques se croisent de plus en plus. Si la perturbation immédiate des services numériques russes est indéniable, l’impact à long terme sur les capacités de désinformation du Kremlin reste un sujet d’analyse et de débat permanent parmi les experts.
Alors que l’Ukraine continue d’innover dans ses stratégies défensives, le ciblage des data centers représente une approche inédite pour contrer à la fois l’agression militaire et les opérations d’information qui la soutiennent. Les semaines et les mois à venir fourniront probablement des preuves plus claires permettant de déterminer si ces frappes peuvent réellement dégrader la capacité de la Russie à mener des campagnes de désinformation coordonnées sur les plateformes mondiales de réseaux sociaux.
