Chaque année, la campagne Octobre rose mobilise des millions de personnes autour de la sensibilisation au cancer du sein, une maladie diagnostiquée chez plus de 60 000 personnes par an en France. Pourtant, malgré le consensus entourant la lutte contre ce cancer, l’opération annuelle suscite de plus en plus de vives critiques de la part de militants, de chercheurs et de patients.
Une campagne accusée d’ignorer les causes profondes
La députée française Mathilde Panot, de La France insoumise, a récemment relancé le débat avec une vidéo clivante critiquant Octobre rose, mettant en lumière des griefs longtemps contenus. Parmi les critiques les plus virulentes figure Fleur Breteau, fondatrice du collectif Cancer Colère en 2025. Pour Breteau, survivante d’un cancer du sein à deux reprises, et les militants qui l’ont rejointe, la campagne occulte totalement les causes environnementales du cancer.
Dans un pamphlet, le collectif a dénoncé l’opération annuelle de sensibilisation comme une « imposture des pollueurs et des pouvoirs publics pour ne jamais s’attaquer aux causes environnementales de nos cancers ». Le groupe pointe en particulier les pesticides et les produits phytosanitaires utilisés dans l’agriculture, que l’Inserm a identifiés comme des contributeurs suspectés du cancer du sein.
« Quand on nous dit que si on a un cancer du sein, c’est parce qu’on a trop mangé de glaces, qu’on a été trop stressée, qu’on a bu de l’alcool ou fumé des cigarettes […] quand les causes environnementales sont occultées à ce point, cela pose de sérieuses questions », a déclaré Breteau à France Inter.
L’accent mis sur les comportements individuels plutôt que sur les facteurs systémiques
Marc Billaud, chercheur au CNRS et coauteur d’un roman graphique récent sur les cancers liés à des facteurs environnementaux et sociétaux, a critiqué le message d’Octobre rose comme « essentiellement centré sur les comportements individuels — c’est-à-dire le dépistage et l’auto-examen ».
Du point de vue du dépistage, la campagne est largement restée en deçà des attentes, selon Cancer Colère. Alors que les femmes de 50 à 74 ans sont invitées à passer une mammographie tous les deux ans, des chiffres récents de la Cour des comptes montrent que la participation au dépistage est tombée à seulement 44 % de la population cible en 2024, contre 52,3 % en 2011.
Le collectif attribue ce recul à « des inégalités sociales mais aussi des inégalités territoriales : 10 % des femmes de 50 à 74 ans vivent à plus de 25 minutes d’un site de dépistage organisé ».
Le problème du pinkwashing
Une autre critique majeure concerne le « pinkwashing » pratiqué par les entreprises qui soutiennent l’opération. Chaque octobre, une panoplie de produits roses envahit les rayons des magasins, une partie des bénéfices — parfois modeste — étant promise à la recherche sur le cancer du sein.
« C’est une campagne qui bénéficiera inévitablement à la marque, qui sera associée à quelque chose de positif en termes d’image », a déclaré Fabien Pecot, professeur de marketing à TBS Education, à RMC. « Au final, la marque peut cocher l’une des cases dédiées aux politiques en faveur des femmes dans son rapport annuel. »
Des récits problématiques autour du cancer
D’autres critiques visent le message d’Octobre rose. La radiologue Amélie Cadier-Loriaud a souligné sur Arte que la campagne « raconte le cancer du sein comme quelque chose dont les femmes sortent plus fortes ». Elle a insisté sur le fait que le cancer du sein implique aussi de la souffrance et, parfois, des femmes abandonnées par leur partenaire pendant le traitement.
Le récit de la « femme guerrière », selon Cadier-Loriaud, ne parvient pas à mettre en lumière « quelque chose qui relève de la vulnérabilité ».
Pour Lucie, survivante d’un cancer du sein, les témoignages partagés pendant Octobre rose « ont très souvent réveillé un fort sentiment de culpabilité ». Elle a confié à Madmoizelle en 2023 : « Il fallait être positive, faire du sport tous les jours pour contrer la fatigue, « rester féminine », ne pas avoir l’air malade… » Finalement, selon elle, la campagne contribue à « reproduire certaines représentations de la maladie et les injonctions [sexistes] qui pèsent sur celles qui en souffrent ».
Une cause qui reste essentielle
Malgré ces critiques, les enjeux restent importants. Le cancer du sein touche des dizaines de milliers de personnes chaque année en France, et les personnes diagnostiquées font face à de nombreux défis — des effets secondaires des traitements aux répercussions sociales et professionnelles. Le débat autour d’Octobre rose soulève finalement une question plus large : comment les campagnes de sensibilisation peuvent-elles mieux prendre en compte les dimensions systémiques et environnementales d’une maladie qui touche tant de vies ?
