Parfois coup de foudre, parfois fruit d’un compromis, un prénom n’est jamais le produit du hasard. Pour les parents qui le choisissent, il reflète leur culture, leurs origines, leur histoire commune, leurs goûts. Mais que se passe-t-il lorsque ce prénom, qu’ils croyaient unique, devient soudain l’un des plus courants du pays ?
Un prénom choisi pour sa simplicité
C’est exactement la situation dans laquelle se sont retrouvés Arnaud et Elsa après avoir arrêté leur choix sur le prénom Alma pour leur fille. « Mon père est d’origine portugaise et ne parle pas bien français, donc nous voulions trouver un prénom qu’il pourrait prononcer facilement », explique Elsa. « Alma est venu presque par hasard, et il nous a plu à tous les deux », ajoute son compagnon.
Lorsqu’Elsa était enceinte en 2019, ce prénom doux, d’origine latine, restait encore relativement confidentiel — du moins le croyaient les jeunes parents. Ce qu’ils ignoraient, c’est qu’il réunissait plusieurs critères très recherchés — deux syllabes, une sonorité moderne — qui allaient rapidement le rendre incontournable.
Longtemps absent du classement Insee des 50 prénoms les plus donnés, Alma y a fait irruption en 2022 à la 16e place. En 2025, quelque 2 500 petites filles prénommées Alma sont nées, ce qui en fait le quatrième prénom le plus donné en France cette année-là. À Paris, où vit le couple, Alma occupe la toute première place du classement des prénoms féminins.
« Honnêtement, cela me rendait folle »
Pour les jeunes parents, cette popularité soudaine a été difficile à accepter. « Je pense que nous avons pris conscience de la popularité du prénom Alma lorsque notre fille est arrivée à la crèche, un peu après le Covid. Je me souviens qu’au parc, on entendait « Alma » être crié autour de nous, mais ce n’était jamais pour elle », raconte Elsa.
Leur fille croise désormais régulièrement d’autres petites Alma, notamment à l’école. « Heureusement, elle est la seule de sa classe cette année, mais à la crèche il y en avait deux, et honnêtement, cela me rendait folle », confie Elsa. Le problème, ajoute-t-elle, c’est que les initiales du nom de famille de sa fille ont été accolées à son prénom pour la distinguer de l’autre enfant. « Résultat, à la fin de l’année scolaire, quand on lui demandait son prénom, elle répondait « Alma B. » »
Une « blessure personnelle » pour un père
Elsa et Arnaud ne sont pas les seuls à regretter la popularité du prénom qu’ils ont choisi. François reconnaît que ce fut une « blessure personnelle » d’avoir cédé et laissé son ex-compagne choisir le prénom Gabriel pour son fils.
En 2014, année de sa naissance, Gabriel occupait déjà la deuxième place du classement, et il en occupe la première depuis 2021. Les futurs parents le savaient pertinemment. « Nous savions dès le départ que ce prénom était très donné, ce qui me freinait. J’ai cherché d’autres prénoms de garçon jusqu’aux derniers jours pour éviter Gabriel… en vain. Ni la mère ni moi ne parvenions à nous mettre d’accord sur un choix commun », soupire François.
Depuis, il est régulièrement confronté à l’omniprésence du prénom. « Mon fils a toujours eu des garçons portant le même prénom dans son école, dans ses cours de sport », dit-il.
La déception de faire « comme tout le monde »
Aussi tendance soit-il chez les jeunes parents, le prénom Gabriel est en réalité bien moins courant aujourd’hui que d’autres prénoms vedettes du passé, comme Jean et Marie. Selon les données de l’Insee, 4 625 petits garçons prénommés Gabriel sont nés en 2025, contre plus de 53 000 Jean et 31 000 Marie en 1946.
La raison est simple : depuis 40 ans, le nombre de prénoms a explosé. Les 643 900 bébés nés en France en 2025 portent 65 940 prénoms différents, contre 8 000 après la guerre. « C’est une fausse impression de croire qu’il naît beaucoup de petits Gabriel chaque année », confiait récemment à HuffPost Baptiste Coulmont, professeur de sociologie à l’École normale supérieure Paris-Saclay et auteur d’un ouvrage sur la sociologie des prénoms. « Même avec près de 50 000 naissances recensées ces dix dernières années, leur proportion est infime. »
Pour Elsa, le plus dur est le sentiment que le choix du prénom Alma lui a été « volé ». « Quand on choisit un prénom original et qu’au final tout le monde le porte, c’est difficile. Ce qui me dérange le plus, c’est de penser que j’ai dû être inconsciemment sensible aux mêmes critères que les autres parents. » Le referait-elle ? « Si c’était à refaire, je choisirais un autre prénom », murmure-t-elle. « Si j’avais su qu’Alma finirait dans le top 10, j’y aurais réfléchi davantage », acquiesce Arnaud.
Assumer son choix plutôt que le regretter
Mais il arrive parfois que des parents soient fiers du prénom tendance qu’ils ont choisi. C’est le cas de Charles-Marie et Alisson, heureux d’avoir suivi leur instinct en prénommant leur premier-né Louis. « Nous avons tenu bon, et aujourd’hui nous n’avons aucun regret », affirme Charles-Marie. « Le prénom lui va parfaitement, et nous ne ressentons aucune frustration à entendre d’autres enfants appelés par le même prénom. » Il ajoute que son épouse et lui sont régulièrement complimentés sur leur choix. « Nous sommes convaincus qu’il ne faut pas hésiter une seconde à donner un prénom classique et populaire si c’est ce que l’on veut. »
Qui plus est, les enfants eux-mêmes ne partagent pas toujours la déception de leurs parents. Le fils de François, Gabriel, se soucie par exemple peu de porter le prénom le plus donné depuis des années. « Quand je lui ai demandé si cela le dérangeait de rencontrer d’autres Gabriel, il a répondu : « Ce n’est pas grave. L’un d’eux est même mon ami ! » » De quoi adoucir un peu les regrets.
