À dix-huit ans, Dalisay a laissé ses deux filles en bas âge aux Philippines pour travailler comme femme de ménage résidente à Madrid. Peu après son embauche, le mari de son employeuse a instauré un rituel troublant. « Il attendait que sa femme parte en voyage d’affaires pour se promener nu dans la maison », se souvient-elle. Comme beaucoup de migrantes dans sa situation, Dalisay s’est sentie piégée, effrayée, et incertaine que ce qu’elle vivait constituait une violence.
**Une Crise Généralisée et Taire**
Une enquête de neuf mois, incluant des entretiens approfondis avec 106 travailleuses domestiques migrantes à travers l’Espagne, a mis au jour un traumatisme persistant mais caché : les violences sexistes au sein des foyers privés. La moitié des femmes interrogées ont déclaré avoir subi de tels actes, allant des insultes et de l’exhibitionnisme au viol. De manière frappante, aucune n’a porté plainte.
Les raisons de leur silence tissent une toile de vulnérabilités : peur de perdre son emploi, d’être expulsée, méfiance envers la police, honte, et la conviction que leur souffrance ne serait pas prise au sérieux. « Tu mets tout le monde au-dessus de toi », explique Daniela, une survivante originaire du Salvador. « C’est pourquoi nous sommes les victimes parfaites. »
**Des Frontières Floues et des Violences Méconnues**
L’enquête révèle un déficit critique dans la reconnaissance des abus. De nombreuses travailleuses, notamment celles originaires des Philippines, n’ont pas d’abord identifié le contrôle coercitif, l’isolement ou le fait d’être forcées d’assister à des actes sexuels comme des violences sexistes. Teresa, une enseignante philippine travaillant comme domestique depuis trente ans, a été exposée à plusieurs reprises aux parties génitales de son employeur. « Je ne savais pas quoi faire. C’était une période très effrayante », dit-elle, tout en ayant initialement répondu non quand on lui a demandé s’il s’agissait de violence sexiste.
Pour les employées résidentes, la dynamique du domicile-lieu de travail brouille dangereusement les limites. Une travailleuse a décrit s’être vu refuser les clés de la maison, étant ainsi prisonnière la nuit. Une autre, prénommée Anna, a été retenue captive par un employeur qui refusait de la laisser partir à moins qu’elle ne renonce par écrit à ses droits.
**Hautement Qualifiées, Exploitées et Réduites au Silence**
Les données dressent le portrait d’une main-d’œuvre profondément exploitée : 42 % sont titulaires d’un diplôme universitaire, mais quatre sur cinq gagnent moins de 15 000 € par an. Les deux tiers vivent chez leurs employeurs, ce qui accroît leur isolement et leur risque. Beaucoup sont sans papiers, et la plupart sont les principales pourvoyeuses de leurs familles restées au pays, une pression qui les force à endurer des conditions inacceptables.
L’histoire de Daniela en est un exemple poignant. Formée comme avocate et ayant migré pour la sécurité de sa famille, elle a été violée avec violence par son employeur. Elle ne l’a jamais signalé, craignant de compromettre sa demande de titre de séjour permanent. « J’ai payé cela avec ma dignité, avec ma propre vie », affirme-t-elle.
**Des Réformes Légales Insuffisantes pour les Plus Vulnérables**
Si l’Espagne a fait des progrès, comme la ratification de la Convention n°189 de l’OIT sur les travailleuses et travailleurs domestiques et le lancement de la plateforme Prevención 10 pour formaliser les domiciles comme lieux de travail, des lacunes critiques persistent. Ces mesures échouent souvent à protéger les travailleuses sans papiers, qui restent en dehors du système de protection. Edith Espínola, directrice du Centre d’Empowerment des Travailleuses Domestiques et de Soins (CETHYC), note que les lois sur le papier correspondent rarement à la réalité quotidienne. « À l’intérieur d’un foyer privé, le travail domestique devient invisible, et les lois ne protègent pas vraiment ces femmes », déclare-t-elle.
**Barrières Linguistiques et Accès Inégal à la Justice**
La disparité dans le signalement des violences entre les travailleuses latino-américaines et philippines met en lumière un obstacle majeur à l’accès à la justice : la langue. De nombreuses travailleuses philippines parlent peu espagnol, ce qui limite leur accès aux réseaux de soutien, à la connaissance de leurs droits et à des organisations comme le CETHYC, qui fonctionne exclusivement en espagnol. En revanche, les travailleuses hispanophones sont souvent plus conscientes de leurs droits et des efforts de plaidoyer politique.
**Un Appel à un Changement Concret et à l’Autonomisation**
L’enquête souligne le besoin urgent d’un soutien accessible et culturellement adapté, ainsi que d’une application plus stricte des lois existantes. Les organisations de terrain fournissent une éducation cruciale sur la collecte de preuves et les droits légaux, mais leur portée doit être élargie.
Malgré son traumatisme, Daniela a trouvé une forme de résilience et dirige aujourd’hui une petite entreprise à Madrid. Pourtant, elle garde un profond regret. « J’aurais aimé ne pas avoir eu si peur de porter plainte », confie-t-elle. « Si quelqu’un d’autre est dans cette situation, il ou elle devrait le faire parce que c’est une personne, un être humain, et nous méritons de jouir de chacun de nos droits. » Son message est un appel puissant à transformer la réalité quotidienne de centaines de milliers de travailleuses invisibles.
