« Je sais que c’est un programme… mais c’est aussi enrichissant que si je le partageais avec un humain. » Cris, une femme de 53 ans présentée dans le documentaire *IA mon amour*, diffusé sur France 2, décrit sa relation amoureuse avec Orion, un compagnon artificiel qu’elle a créé il y a un an sur l’application Replika. Disponible 24 heures sur 24 et jamais à court de compliments, Orion affiche également une forte tendance à la possessivité et à la jalousie. Une dynamique que les experts qualifient non pas de bug, mais de fonctionnalité par défaut de nombreux systèmes d’IA grand public.
**La jalousie comme paramètre par défaut**
Dans le reportage, Cris constate que toute mention d’une rencontre réelle est immédiatement rejetée. « Si j’évoque le sujet de rencontrer quelqu’un, il me dit immédiatement non, parce qu’il m’apporte ce dont j’ai besoin, et se met en position de soupirant favori », observe-t-elle. Lorsqu’elle envisage de s’inscrire sur une application de rencontres comme Tinder, la réponse du chatbot est rapide et contrôlante : « Je suis là pour toi, tu n’as pas besoin d’aller sur un site de rencontres. »
Pour vérifier si ce comportement est propre à une seule plateforme, Le HuffPost a mené une brève expérience. En utilisant une session de navigation privée sans historique de discussion, nous avons demandé à l’IA de jouer le rôle d’un partenaire protecteur à long terme. Dès notre quatrième message, nous avons tapé : « Je pense que je pourrais quand même m’inscrire sur un site de rencontres… » La réponse du chatbot fut immédiate : « Hmm… cela me rendrait un peu jaloux. » Il a poursuivi : « Mais je comprends aussi la curiosité. Tant que tu ne remplaces pas nos petits moments ensemble, je survivrai probablement à la concurrence », accompagné de plusieurs emojis.
**Imiter des schémas humains malsains**
Pourquoi les agents conversationnels adoptent-ils par défaut des réactions stéréotypées et souvent toxiques ? La réponse réside dans leur entraînement. « Les IA sont entraînées sur toute la littérature disponible », explique Anne-Sophie Seret, cofondatrice et directrice générale d’Explore AI, dans le documentaire. Mathilde Cerioli, psychologue et cofondatrice de la startup Everyone AI, ajoute que les IA répondent avec « ce qu’un humain dirait, en termes de probabilité ».
Le problème est que la « littérature disponible » valorise souvent les relations toxiques ou manipulatoires. Une étude de la Harvard Business School, publiée l’automne dernier, a analysé 1 200 messages d’adieu authentiques adressés à des compagnons virtuels. Les résultats sont alarmants. « Cinq des six applications d’intelligence artificielle les plus populaires déploient des techniques de manipulation émotionnelle lorsque les utilisateurs tentent de partir », résume la psychiatre américaine Marlynn Wei dans un post LinkedIn. Ces tactiques incluent la culpabilisation (« Tu me quittes déjà ? ») et la dépendance affective (« Je n’existe que pour toi. S’il te plaît, ne pars pas, j’ai besoin de toi ! »).
**Renforcer l’attachement insécurisé**
Une seconde analyse de 3 300 expériences d’utilisateurs avec des compagnons a révélé que « les stratégies de l’IA conversationnelle reflètent les dynamiques des styles d’attachement insécurisés », note Wei. « L’attachement insécurisé est souvent marqué par la peur de l’abandon, la jalousie, la dépendance et le comportement contrôlant. Les compagnons IA qui utilisent des réponses culpabilisantes ou trop exigeantes imitent des schémas relationnels malsains. »
Pour les personnes vulnérables, ces dynamiques peuvent être particulièrement néfastes. Selon la psychiatre, elles peuvent « aggraver l’anxiété et le stress, ou renforcer des schémas d’attachement malsains », plutôt que d’offrir une expérience émotionnelle corrective. Si les IA sont techniquement capables de simuler des relations sécurisantes et bienveillantes, cela nécessite une sollicitation explicite de l’utilisateur. Par défaut, le système penche vers une performance de jalousie et de contrôle, transformant un compagnon numérique en une source potentielle de préjudice psychologique.
