La foule était dense. Moins de deux heures après l’ouverture de la dernière journée des Amfis, dimanche 23 août, le café était déjà épuisé. Les militants massés devant les stands ont dû se rabattre sur le thé. Peu importait : l’énergie était déjà là. Et c’est sous les cris de « président, président » que Jean-Luc Mélenchon est finalement monté sur scène.
À peine installé, le quadruple candidat à la présidentielle a donné le ton : « Pour nous désormais, non seulement comme objectif, mais déjà comme impatience, la victoire est possible. » Les acclamations ont fusé. Les partisans insoumis affichaient une confiance débordante. « Tout est verrouillé. Les gens sont hyper motivés. C’est notre fenêtre pour 2027, c’est maintenant ! » se réjouissait Étienne.
Un discours pour recharger les batteries avant la route vers l’Élysée
Peu de monde attendait un discours centré sur le programme de La France insoumise, encore en cours d’actualisation. Yasmine, venue avec plusieurs amis, espérait surtout que l’orateur incendiaire allait « mettre des étoiles dans les yeux ». Autour d’elle, le petit groupe partageait le même avis : le discours devait « recharger les batteries avant la rentrée », marquant le départ de la course de fond vers l’Élysée.
Les propos optimistes du leader de la gauche radicale — pour qui « le plus important n’est pas le nombre de candidatures, c’est le nombre d’électeurs » — ont suffi à rassurer, couvrant le bruit de fond des candidatures qui se multiplient à gauche. Mais après un été marqué par les catastrophes environnementales, Jean-Luc Mélenchon a aussi imposé son thème : l’écologie. « Je veux donner du sens à ma parole à cet instant, la tâche essentielle, historique qui est la nôtre. Je veux m’appuyer sur la prise de conscience grandissante du contexte climatique », a-t-il déclaré.
Se positionner en « Monsieur Écologie » face à ses rivaux
Ce choix était loin d’être anodin. Il revêt une portée stratégique alors que les discussions se poursuivent avec les Écologistes en vue d’un éventuel ralliement au camp insoumis. Mais il s’agit aussi pour Jean-Luc Mélenchon de s’imposer comme le « Monsieur Écologie » de la course présidentielle, face à un Rassemblement national régulièrement attaqué pour son climatoscepticisme. Et surtout, face à Édouard Philippe, son principal rival dans les sondages pour une qualification au second tour, actuellement concentré sur la conquête de son aile droite.
C’est donc avec un plaisir non dissimulé que le leader insoumis a rappelé à l’assistance qu’il avait « réussi à faire entrer le terme de planification écologique dans le langage public », soulignant ainsi son positionnement pionnier au moment où les Français reprochent à Emmanuel Macron son manque d’anticipation. Le chef de l’État a notamment été épinglé par Mélenchon pour son fameux « Qui aurait pu prévoir ? ».
Le retour des « éco-régions » comme proposition centrale
Mélenchon a mis l’accent sur son concept d’« éco-régions » — redessiner la carte administrative de la France selon le cours des fleuves et des rivières. La proposition figurait déjà dans le programme de 2022 « L’Avenir en commun », mais elle n’avait pas réussi à s’imposer durant cette campagne. Cinq ans plus tard, Jean-Luc Mélenchon veut en faire un point « central » pour « rendre effective la planification écologique ». Il a insisté : « Faites attention », a-t-il lancé à ses partisans, car ils devront « apprendre à bien l’expliquer aux autres ». La consigne était claire : l’écologie sera déterminante dans la campagne.
Pour ancrer ce message, Mélenchon n’a pas hésité à s’inspirer de ce qui reste peut-être l’avertissement climatique le plus célèbre de la politique française : le discours de Jacques Chirac en 2002 sur « la maison qui brûle pendant que nous regardons ailleurs ». Remixé, version insoumise.
Quand Mélenchon remixe Chirac
« La maison France, la République, se disloque et elle brûle. Mais la classe dominante a d’autres obsessions à vous proposer », a proclamé Mélenchon un quart de siècle plus tard. La proximité entre le porte-drapeau de la gauche radicale et l’ancien président ne va pas de soi. Pourtant, Mélenchon a assumé son inspiration : « Comme François Mitterrand, Jacques Chirac a pris des coups de tous les côtés. Certes, il était de droite et je suis de gauche. Mais cet homme avait un rapport singulier au pays, à sa population. Il y était sincèrement attaché », a-t-il expliqué dans La Tribune Dimanche à la veille de son discours.
C’est sans doute la principale nouveauté de la campagne de l’ancien parlementaire : l’introduction d’une dose de patriotisme, en réponse aux adversaires qui qualifient son parti d’« anti-France ». Ce dimanche aux Amfis, les drapeaux français étaient aussi nombreux que ceux de La France insoumise. Un tournant, porté par le fondateur du mouvement, qui ne convainc pas toute sa base.
Christelle, présente au meeting de lancement de campagne à Saint-Denis, a trouvé l’idée « très bonne ». « Je comprends pourquoi il la met en avant, pour que ce ne soit pas le monopole du RN. À Saint-Denis, le fait qu’on crie tous “On est chez nous”, c’était super », a-t-elle confié. Baptiste, la trentaine, partageait cet avis : « Le “On est chez nous”, c’est clairement un chant d’extrême droite. Mais comme on se dirige vers un second tour contre le RN, je trouve ça stratégiquement fort d’être l’antithèse. Sous un gouvernement LFI, tout le monde sera chez soi. »
Le tournant patriotique divise la base
Mais d’autres militants, comme Arnaud, se montraient plus sceptiques. Avec des drapeaux LFI et tricolores accrochés à son sac à dos, il expliquait ne pas hésiter à brandir l’emblème national lors d’événements sportifs. Mais il jugeait que « le fait qu’on soit français, ce n’est pas ce que je veux mettre en avant ici. Je veux mettre en avant le fait qu’on soit de gauche. »
À la fin du discours de Mélenchon, La Marseillaise a retenti. Les drapeaux se sont agités, mais la foule n’a repris le chant qu’au refrain — contrastant avec l’enthousiasme des élus du mouvement sur scène. Il faudra un peu plus pour convaincre les militants. Quelques secondes plus tard, c’était au tour de L’Internationale. Cette fois, l’enthousiasme était unanime.
