Une étude publiée dans The Lancet Public Health révèle que la plupart des villes européennes ont mis en place des mesures contre la hausse des températures, mais que le rythme d’adaptation demeure insuffisant pour protéger des millions d’habitants des effets croissants du changement climatique.
Premier rapport Lancet Countdown consacré à la santé et au climat dans les villes européennes, l’étude a analysé 850 zones urbaines du continent, où vivent trois Européens sur quatre. Les conclusions sont préoccupantes pour le sud de l’Europe, en particulier l’Espagne, où plusieurs villes connaissent une augmentation spectaculaire de la mortalité liée à la chaleur et de perturbations économiques.
Une mortalité en forte hausse dans les villes espagnoles
La mortalité liée à la chaleur a bondi de 161 % dans le sud de l’Europe au cours de la dernière décennie par rapport à la période de référence 1991-2000, une progression plus marquée que dans toute autre région européenne. La situation est particulièrement critique à Castellon de la Plana, ville de 184 000 habitants située à environ 50 kilomètres au nord de Valence.
Les taux de mortalité y ont grimpé de 553 %, passant de 25,7 décès par million d’habitants durant la période de référence à 168,1 pour la décennie 2015-2024. L’impact de la chaleur dépasse la santé et touche la productivité économique : Séville et Cordoue figurent parmi les villes ayant enregistré les plus fortes réductions des heures de travail annuelles par salarié en raison des anomalies de température.
Des progrès inégaux en matière de verdissement urbain
Les villes du sud de l’Europe sont nettement en retard sur leurs homologues du nord en matière de transports publics, de zones piétonnes et d’espaces ombragés. En 2020, seules 12 % des villes du sud respectaient la recommandation des Nations unies selon laquelle 30 % du territoire urbain doit être couvert d’arbres. Non seulement aucun progrès n’a été réalisé, mais cette couverture a reculé de 0,9 %, alors qu’elle a augmenté dans d’autres régions européennes comme l’est et le nord du continent.
Cuenca se distingue comme la ville espagnole la plus arborée, avec 48 500 hectares représentant plus de 50 % de son territoire municipal. À l’opposé, Cadix affiche 0 %. Il convient toutefois de noter que la ville de Castille-La Manche possède l’un des plus vastes territoires municipaux d’Espagne, tandis que celui de Cadix est bien plus réduit.
S’agissant des progrès récents, la commune madrilène de Torrejon de Ardoz a enregistré la plus forte augmentation de surface boisée depuis le début du siècle, passant de 4,9 hectares à 17,4 hectares, soit une hausse de 257 %, bien que partant d’une base très faible. Si les données présentées ne couvrent que la période jusqu’en 2020, José Chen, chercheur à l’ISGlobal de Barcelone et auteur principal de l’étude, souligne que depuis, « Barcelone et d’autres villes ont réalisé des progrès encourageants grâce à des mesures telles que les « superblocks » [îlots urbains où le trafic de transit est fortement limité] ».
Grenade : une île de chaleur permanente
La création d’espaces verts est une mesure essentielle pour lutter contre l’effet d’îlot de chaleur urbain, qui se produit lorsque l’asphalte et le béton retiennent la chaleur le jour au lieu de la réfléchir. Les villes du sud de l’Europe connaissent une augmentation disproportionnée des jours où les températures urbaines dépassent de plus de 1,5 °C celles des zones non urbanisées environnantes.
Grenade arrive en tête de ce classement préoccupant. Entre 2003 et 2020, cette ville andalouse a enregistré plus de 300 jours où les températures urbaines ont dépassé de plus de 1,5 °C celles des zones rurales environnantes.
Pampelune en tête de la mobilité durable
Au-delà des mesures d’adaptation à la chaleur, les villes peuvent aussi réduire les émissions de gaz à effet de serre et les polluants. L’Europe a accompli des progrès considérables dans la réduction des polluants issus de la production d’énergie, de l’industrie et des transports, entraînant une baisse de 40 % des décès prématurés attribuables à l’exposition aux particules fines (PM2,5) depuis 2002. Dans le secteur des transports, la mortalité a chuté de 63 % grâce à l’électrification et à des normes plus strictes sur les moteurs.
Il reste toutefois beaucoup à faire. Le sud de l’Europe affiche les moins bons chiffres en matière d’infrastructures piétonnes et cyclables, ainsi que d’offre de transports publics. En Espagne, par exemple, les pistes cyclables ne couvrent que 11 % des routes, même si la situation varie d’une ville à l’autre.
José Chen cite Gérone et Lugo comme exemples positifs de mobilité à deux roues, bien que Cadix affiche les meilleurs chiffres cyclables (19 % de toutes les routes disposent de pistes cyclables), tandis qu’Alcala de Guadaira, près de Séville, est dernière avec seulement 1 %.
Salamanque est classée ville la plus accessible aux piétons, avec 68 % de ses routes adaptées, tandis que Lorca, dans la région de Murcie, est la moins accessible (20,3 %). Pour les transports publics, Santa Coloma de Gramenet, près de Barcelone, arrive en tête, avec 82 % de son territoire situé à moins de 250 mètres d’un arrêt de transport public. Sanlucar de Barrameda, près de Cadix, n’atteint que 0,3 %.
En analysant tous ces indicateurs ensemble, Pampelune a obtenu le meilleur score de mobilité durable en 2022. La capitale navarraise a également enregistré la plus forte baisse des décès prématurés attribuables aux particules fines, avec une réduction de 78 %, soit 156,2 décès en moins pour 100 000 habitants. Par ailleurs, Vitoria-Gasteiz, qui a mis en œuvre un ambitieux plan de mobilité durable, a enregistré la plus forte réduction des émissions par habitant entre 2000 et 2024, à 87 %.
Torrelavega : la plus forte mortalité liée aux carburants polluants
À l’autre extrémité du classement se trouve Torrelavega, en Cantabrie. En 2023, cette ville a enregistré le taux le plus élevé d’Espagne de mortalité prématurée attribuable aux particules issues de carburants polluants, soit 144,4 décès pour 100 000 habitants, les transports en étant le principal responsable.
« Nous avons les moyens de réduire ce taux de mortalité, et nous le faisons déjà », souligne Chen. « Il reste beaucoup à faire ; nous savons déjà quelles mesures prendre, mais nous avons besoin des ressources techniques et financières nécessaires. »
Les conclusions de l’étude soulignent l’urgence d’accélérer l’adaptation climatique dans les villes européennes, en particulier dans le sud de l’Europe, où la combinaison de la hausse des températures, d’infrastructures vertes inadéquates et d’options de mobilité durable limitées fait peser des risques croissants sur la santé publique et la productivité économique.
