C’est une fissure qui pourrait mener à un effondrement total. Ce mercredi 26 mai, les avocats de Nicolas Sarkozy présentent leurs ultimes plaidoiries dans le procès en appel du financement libyen présumé de sa campagne victorieuse de 2007. L’ancien chef de l’État, aujourd’hui âgé de 71 ans, avait été condamné en première instance à cinq ans de prison pour association de malfaiteurs et a déjà passé vingt jours à la prison de La Santé à Paris, devenant le premier ancien président incarcéré de l’histoire de la République. Plus que sa liberté, c’est son héritage même qui est en jeu aujourd’hui, avant que le président du tribunal, Olivier Géron, ne rende son verdict.
Comme lors du premier procès, le parquet a requis une peine de sept ans de prison, non seulement pour association de malfaiteurs, mais aussi pour corruption, financement illégal de campagne et recel de fonds publics libyens détournés. Cette demande était accompagnée de mots cinglants contre « l’instigateur » d’un pacte de corruption qui a « dégradé le climat social », un crime « du plus haut degré de gravité que la République puisse connaître ».
**Les deux lettres qui ont tout changé**
Ce réquisitoire accablant illustre la tâche ardue des défenseurs de Sarkozy, dont Christophe Ingrain, qui a dénoncé le « roman grotesque » des accusations à l’ouverture de l’audience de mercredi. Les quatre avocats plaident à l’issue d’un procès marqué par un rebondissement inattendu : l’apparition de fractures sans précédent dans le front uni que l’ancien président et son bras droit avaient présenté lors du premier procès.
L’ancien locataire de l’Élysée pouvait auparavant compter sur la défense parfaitement alignée de son ami Brice Hortefeux et de son ancien collaborateur Claude Guéant, un confident parmi les confidents. Cette fois-ci, il a dû faire face à la défection de ce dernier, absent du procès pour raisons de santé.
Dans deux lettres adressées à la cour, datées du 11 avril et du 26 avril, l’homme surnommé « Le Cardinal » — le pivot de la conquête de l’Élysée et de l’exercice du pouvoir qui a suivi — a indéniablement affaibli la défense de Nicolas Sarkozy. Il a riposté en apprenant que son ancien patron mettait en doute sa probité. « C’est à M. Guéant d’expliquer ce qu’il a fait et pourquoi il l’a fait », venait de déclarer l’ancien chef de l’État à la barre, refusant d’expliquer comment il « faisait ses courses », « donnait de l’argent à ses enfants » ou « achetait un appartement ».
**Une rupture brutale**
La rupture a été soudaine. Bien que Claude Guéant n’ait rien écrit d’explicitement accablant, il a contredit Nicolas Sarkozy pour la première fois de manière ostensible. S’il concède ne pas l’avoir fait immédiatement, Guéant assure à la cour qu’il a bien informé son patron de sa rencontre en tête-à-tête en octobre 2005 avec Abdallah Senoussi, le beau-frère de Mouammar Kadhafi et le numéro deux du régime libyen. Senoussi était recherché par la France pour avoir ordonné l’attentat du DC-10 d’UTA en 1989. Le parquet est convaincu que cette rencontre clandestine a servi à forger le fameux pacte de corruption.
Plus dommageable encore, l’ancien secrétaire général de l’Élysée relate un dîner officiel à Tripoli à l’été 2007. Nicolas Sarkozy l’aurait convoqué pour que Kadhafi répète « l’inquiétude qu’il venait de lui exprimer au sujet de Senoussi », condamné à perpétuité en France. Sarkozy lui aurait alors ordonné avec un « Claude, regarde ça », une phrase qui restera un moment emblématique de ce procès. Nicolas Sarkozy nie cette scène.
Pourtant, l’homme qui a catégoriquement nié presque tout ce qui lui était reproché pendant près de quinze ans d’affaire libyenne a été contraint, pour la première fois, de nuancer ses dénégations. Il accepte désormais l’idée que son ami, l’avocat Thierry Herzog, ait pu se rendre en Libye fin 2005 pour une réunion sur la situation pénale de Senoussi, bien qu’il affirme ne pas en être l’initiateur. Il admet également avoir commis une erreur lorsqu’il a déclaré n’avoir jamais été informé des voyages de Claude Guéant en Libye entre 2008 et 2010, tout en soutenant qu’il s’agissait de missions quasi routinières pour un secrétaire général.
**Accusations de « cruauté » et de « cynisme »**
Autre signe de l’importance de ce tournant, l’avocat de Claude Guéant est revenu à la charge mardi, veille des plaidoiries décisives, pour fustiger davantage la « cruauté » et le « cynisme » de la décision de Nicolas Sarkozy de mettre en doute la probité de son ancien bras droit pour se défendre. « L’absence forcée de Claude Guéant » pour des raisons de santé « a été utilisée » par l’ancien président de la République, qui voulait « parier sur le fait que les absents ont toujours tort », a plaidé Philippe Bouchez El Ghozi, affirmant que son client « est désigné comme bouc émissaire ».
« Oui, Claude Guéant a rencontré Senoussi, une rencontre qui n’était pas souhaitée, une rencontre qui était imposée », a déclaré l’avocat, ajoutant qu’il « le regrette et le regrettera jusqu’à la fin du peu de vie qu’il lui reste à vivre ». De même, « Nicolas Sarkozy a demandé à Claude Guéant de se pencher sur la situation judiciaire d’Abdallah Senoussi », a-t-il poursuivi, même si cela ne constitue pas une association de malfaiteurs. La charge incombe désormais à la défense de l’ancien président de colmater ces fissures qui s’élargissent.
