L’essayiste conservateur Samuel Fitoussi, contributeur régulier au Figaro, a reconnu son implication au sein du collectif anonyme à l’origine du compte « Balance ton Claude », qui accuse l’auteur canado-haïtien Thélyson Orélien d’avoir écrit son roman C’était ça ou mourir à l’aide de l’intelligence artificielle.
Cette reconnaissance, faite vendredi sur les réseaux sociaux, intervient après que Le Figaro a révélé jeudi son lien avec le compte. La controverse a déjà eu des conséquences lourdes : l’Académie Goncourt a retiré vendredi le roman d’Orélien de sa sélection, affirmant que l’œuvre était « selon toute vraisemblance très largement le produit de l’intelligence artificielle ».
Une question de principe, selon l’essayiste
Dans une longue déclaration totalisant près de 150 000 vues, Fitoussi a défendu l’action du collectif, qu’il présente comme une intervention nécessaire face à la menace croissante d’une littérature générée par l’IA.
« Je crains qu’après plusieurs millénaires de civilisation fondée sur l’écriture, l’IA ne provoque la disparition de la lecture et de l’écriture », a écrit Fitoussi.
L’essayiste soutient que des auteurs pourraient être découragés d’écrire, pour se retrouver ensuite « soupçonnés d’avoir copié-collé ChatGPT ». Il insiste sur l’importance de la transparence : les lecteurs mériteraient de savoir « s’ils ont affaire à un texte humain ou à celui d’un robot ».
Fitoussi salue également des logiciels de détection comme Pangram, l’outil utilisé pour signaler le livre d’Orélien, et déclare qu’il est « important de dénoncer les auteurs qui proposent un copié-collé de ChatGPT en prétendant qu’il s’agit de leur propre écriture ».
À ceux qui reprochent au collectif d’avoir nui à Orélien, Fitoussi oppose une réponse cinglante : « À tous ceux qui nous reprochent d’avoir nui à Orélien, pensez plutôt à l’auteur qui a écrit un livre magnifique, qui aurait mérité le Goncourt, et qui ne l’aurait pas reçu. »
Il concède toutefois que le collectif éprouve « de la compassion pour les jours difficiles que doit vivre Orélien », tout en maintenant qu’il avait « le devoir de donner l’alerte ».
Des questions sans réponse
Malgré ces explications détaillées, des questions importantes restent en suspens. Fitoussi confirme qu’il n’était « pas seul » dans cette entreprise, mais refuse d’identifier les autres membres, affirmant qu’ils « révéleront leur identité en temps voulu s’ils le souhaitent ».
Il décrit le collectif comme animé par des « lecteurs attentifs » qui ont poussé le compte à cibler l’œuvre d’Orélien. L’identité de ces personnes revêt toutefois une importance particulière, alors que circulent des spéculations selon lesquelles des éditeurs concurrents ou Pangram lui-même auraient pu orchestrer la controverse. L’entreprise technologique a nié tout lien avec le compte, et Fitoussi affirme ne pas être « investisseur » dans Pangram.
Des questions demeurent aussi sur la viralité rapide du compte. « Balance ton Claude » a cumulé près de 5 millions de vues alors qu’il partait d’une relative obscurité, avec seulement une centaine d’abonnés. Le Monde notait mardi qu’une telle portée serait difficile sans assistance, pointant « l’implication d’un certain nombre de profils conservateurs », dont celui de Fitoussi.
Les accusations de racisme restent sans réponse
Fait notable, la déclaration de Fitoussi ne répond à aucune des accusations de racisme, devenues centrales dans la controverse compte tenu du cyberharcèlement visant Orélien, un écrivain noir.
La journaliste Doan Bui, du Nouvel Obs, observe que « ce n’est malheureusement pas la première fois que des accusations de cet ordre visent des auteurs noirs étrangers ». Dans son article intitulé « Les “indigènes” savent écrire », elle note que la controverse a été « immédiatement relayée par la sphère d’extrême droite ».
Des critiques ont également soulevé des inquiétudes quant à d’éventuels biais dans les logiciels de détection comme Pangram, dont Orélien a suggéré qu’il pourrait ne pas connaître les influences « haïtiennes et caribéennes » de son style d’écriture.
Fitoussi n’a répondu qu’aux accusations selon lesquelles « Balance ton Claude » aurait ciblé Orélien en raison de ses positions sur la migration, assurant que « ni les idées politiques d’Orélien ni le thème de son livre n’importaient » aux membres du collectif.
Les conséquences pour Orélien sont toutefois sévères : la promotion de son roman a été suspendue au Canada, il a été exclu d’un salon du livre, et il a désormais été retiré de la liste du prix Goncourt.
Interrogé par l’AFP jeudi, l’auteur maintient sa version, décrivant ce qu’il perçoit comme une « volonté non seulement d’attaquer le livre, mais surtout ma voix » et « de me faire taire ».
