Nicolas Sarkozy navigue sur une ligne de crête délicate. De retour à la barre des témoins ce mercredi 29 avril pour le procès en appel concernant le présumé financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007, l’ancien président français a fait face à des déclarations écrites accablantes de son ancien collaborateur de premier plan, Claude Guéant. Si Sarkozy a contredit le récit de Guéant, il s’est notamment abstenu d’attaquer directement son ex-bras droit, signe d’un changement de stratégie juridique.
Les accusations de Guéant au premier plan
En début d’audience, le président de la Cour d’appel a lu à voix haute deux attestations écrites de Claude Guéant, datées des 14 et 21 avril. Ces lettres répondaient aux tentatives de Sarkozy de rejeter sur son ancien secrétaire général de l’Élysée la responsabilité des communications avec le régime Kadhafi. « Outré », Guéant a livré une version accablante des faits.
Le témoignage le plus marquant concerne un dîner en 2007 entre le président nouvellement élu Sarkozy et le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. Selon Guéant, après le repas, Sarkozy lui aurait dit : « Claude, occupez-vous de cela », en référence au cas d’Abdallah Senoussi, le beau-frère de Kadhafi. Ce point est central dans l’accusation, qui soupçonne un « pacte de corruption » entre l’entourage de Sarkozy et les autorités libyennes — échangeant un financement de campagne contre des faveurs, notamment le traitement du statut juridique de Senoussi. Ce dernier a été condamné à la perpétuité en France pour l’attentat de 1989 contre le vol UTA 772.
Sarkozy nie les allégations clés
À la barre, Sarkozy a formellement nié le récit de Guéant. « La seule fois où M. Kadhafi m’a parlé de [Abdallah Senoussi], c’était en 2005 », lors d’une visite en tant que ministre de l’Intérieur, a-t-il déclaré. L’ancien président avait précédemment affirmé avoir rejeté la demande sur-le-champ à cette époque. Cependant, il s’est abstenu de lancer une attaque frontale contre Guéant.
Sarkozy a souligné ce qu’il a appelé les « trois versions » de Guéant concernant l’épisode Senoussi. « En 2018, il a dit que Bechir Saleh lui en avait parlé. Une deuxième fois, il a dit que cela aurait pu être Kadhafi. Une troisième fois, il a dit que c’était moi qui lui avais dit : “Occupez-vous de cela, Claude” », a noté Sarkozy. Pourtant, il s’est gardé d’accuser Guéant de mentir. « Je ne dis pas que M. Guéant ment », a affirmé Sarkozy, « mais sa mémoire a évolué. »
Concessions et changement stratégique
Dans une concession notable, Sarkozy a reconnu s’être trompé en affirmant précédemment ignorer les quatre voyages de Guéant en Libye entre 2008 et 2010. « Ces voyages ont bien existé », a admis Sarkozy, ajoutant qu’ils étaient officiels et rapportés dans la presse. Il a soutenu que leur importance était limitée, car la Libye était tombée « tout en bas de la pile dans les relations internationales françaises » à l’époque, expliquant pourquoi ils lui étaient sortis de l’esprit.
Interrogé sur un coffre-fort utilisé par Guéant près de l’Opéra à Paris, Sarkozy a été tout aussi prudent. À la question de savoir s’il aurait pu contenir de l’argent liquide provenant des fonds du ministère de l’Intérieur, Sarkozy a répondu : « Je ne le crois pas, je ne peux pas l’imaginer, et je ne le pense pas. Claude Guéant a droit à la présomption d’innocence. »
Motifs derrière la nouvelle approche
Ce traitement prudent de Guéant marque une rupture avec la position offensive que Sarkozy avait adoptée au début du procès en appel. Les observateurs spéculent que ce changement pourrait venir d’une crainte de perdre sa crédibilité devant la cour, qui connaît bien la longue relation professionnelle entre les deux hommes. Il pourrait aussi refléter une inquiétude face à une autre réplique dévastatrice de Guéant.
Interrogé par l’avocat des parties civiles, Maître Vincent Brengarth : « Pensez-vous que M. Guéant a encore des choses à dire à cette cour ? » Sarkozy a répondu : « Il faudra demander cela à M. Guéant. »
