À 33 ans, Eva se décrit comme « retraitée » de l’amour. La professeure de lettres n’a aucune intention de quitter son emploi, mais un an et demi après sa dernière rupture, cette habitante de Montpellier a renoncé à trouver un partenaire. « C’était beaucoup trop d’énergie et de temps dépensés pour rien », dit-elle, évoquant une succession de premiers rendez-vous décevants. « Une fois, je me suis tellement ennuyée pendant un rendez-vous que mon nez s’est mis à saigner. Le type était tellement centré sur lui-même qu’il ne l’a même pas remarqué. »
Eva est loin d’être un cas isolé. Selon l’INSEE, 22 % des adultes en France vivaient seuls en 2023, contre 20 % en 2017. Mais parmi ces célibataires, une part importante ne cherche pas désespérément l’âme sœur. Une enquête de 2020 menée par l’Institut national d’études démographiques (INED) révèle que 34 % des hommes célibataires et 46 % des femmes célibataires affirment avoir choisi leur situation.
Expériences difficiles et quête de soi
Les raisons de renoncer au jeu de la séduction sont aussi variées que les individus eux-mêmes. Beaucoup ont perdu l’envie d’être en couple après une ou plusieurs relations toxiques. Marjorie, enseignante de 34 ans, se souvient que son ex-partenaire l’a regardée sombrer dans une dépression post-partum « sans lever le petit doigt ». « Ma relation n’était pas un refuge, un endroit où je me sentais écoutée et en sécurité », confie-t-elle.
Valérie, vendeuse de 60 ans, a enduré « deux aventures pas terribles » durant plusieurs années, dont l’une avec un « pervers narcissique ». Cécile, 44 ans, célibataire depuis deux décennies, dit s’être sentie comme une « coach de vie pour les hommes que je fréquentais ».
Pour d’autres, la vie de couple a agi comme un obstacle à la connaissance de soi. « J’avais tendance à beaucoup me sacrifier pour la personne avec qui j’étais », se souvient Jean-Thomas, acteur de 29 ans. « J’ai fini par avoir peur de passer à côté de ce que je voulais vraiment faire de ma vie. »
L’impact des applications de rencontre
Les applications de rencontre jouent souvent un rôle décisif dans le choix de rester célibataire. Leslye Granaud, journaliste et animatrice du podcast « C’est pas toi, c’est moi », où elle interviewe « les déçus de l’amour », partage sa propre expérience : « En trois semaines, je me suis fait ghoster par trois mecs. Pourquoi m’infliger ça ? C’est de la torture psychologique. »
Thomas, 39 ans, qui a fini par supprimer Tinder et Grindr, souligne qu’en ligne, « les interactions humaines peuvent être incroyablement violentes, affectant l’estime de soi… il faut être psychologiquement solide. »
S’épanouir seul
Loin de dépérir, ces célibataires ont trouvé un équilibre et même une joie dans leur vie en solo. Ils décrivent un parcours de découverte de soi. « Avant, je pensais que les activités devaient être partagées avec quelqu’un de spécial. J’ai réalisé que je pouvais être cette personne pour moi-même », affirme Jean-Thomas. Nathalie, ingénieure informatique de 33 ans, ajoute : « Maintenant, je me maquille et je m’habille pour moi. J’ai compris que je n’avais pas besoin du regard d’un homme pour avoir de la valeur, pour être digne. »
Beaucoup célèbrent le retour du temps libre autrefois investi dans les relations. Harry, 30 ans, énumère ses nouvelles libertés : « Quand je rentre du travail, je fais ce que je veux : voir mes amis, jouer aux jeux vidéo, faire du sport. » Marjorie, grâce à la garde partagée de son fils, profite d’un « allègement de la charge mentale ».
Gérer les doutes et la pression sociale
Même une vie de célibataire épanouissante comporte des doutes et des inconvénients. « Quitter une relation coûte cher », souligne Marjorie. Nathalie admet : « Les câlins me manquent, mais je suis plus tactile avec mes copines maintenant. » La jeune femme de 33 ans, qui espère devenir mère, envisage de congeler ses ovocytes. « Jusqu’à récemment, je pensais que c’était égoïste d’avoir un bébé seule. Mais j’ai réalisé que beaucoup de mères en couple élèvent essentiellement leurs enfants seules de toute façon. »
La pression sociale reste un défi, particulièrement pour les femmes. « Ma famille a du mal avec mon célibat. C’est comme si je n’avais pas réussi ma vie », confie Cécile. Le stéréotype de la « vieille fille » persiste, même si le sociologue Christophe Giraud note que si le couple demeure « une forme de modèle et d’idéal », il n’est plus « une norme sociale aussi forte » que par le passé.
Relever la barre
Ayant découvert qu’ils sont heureux seuls, ces célibataires sont devenus plus exigeants envers tout partenaire potentiel. Nisserine, entrepreneuse de 30 ans, dit « préférer être célibataire » plutôt que « vivre une vie triste et médiocre parce que la société dit qu’il faut être en couple et procréer ». Elle refuse de « perdre du temps avec quelqu’un qui n’est pas prêt à s’engager et qui a le romantisme d’une brosse à toilettes ».
Eva partage ce sentiment : « Ma vie actuelle est géniale : j’ai un cercle formidable, j’adore mon travail et mon environnement. Je ne suis pas prête à mettre tout ça en péril pour quelque chose qui, jusqu’à présent, n’en valait pas la peine. »
Ouverts aux possibilités, mais sans chercher
Statistiquement, le célibat reste une période transitoire pour la plupart. Cependant, beaucoup de ceux qui ont arrêté de chercher activement disent rester ouverts à une belle rencontre. « L’idée n’est pas d’être célibataire toute ma vie. Je sais que je rencontrerai quelqu’un à un moment donné », dit Harry. « Mais j’ai tout mon temps. Je n’ai pas besoin de me précipiter. »
Pour certains, comme Laurent, 49 ans, célibataire depuis sept ans, le choix pourrait être permanent. « Je ne veux pas imposer mon parcours de vieillissement à quelqu’un, ni subir celui de quelqu’un d’autre », explique-t-il.
Jean-Thomas donne un conseil aux nouveaux célibataires : lancez des défis progressivement. « J’ai commencé à faire des choses seul petit à petit, comme aller au cinéma ou voyager. » Il s’est habitué à dîner seul au restaurant, sans téléphone ni livre sur la table. La seule chose qu’il regarde ? Son assiette.
