Pendant une grande partie de l’été, les principaux responsables du Rassemblement National (RN) sont restés discrets. Après l’annonce par Marine Le Pen de sa candidature à l’élection présidentielle de 2027, un séminaire a été organisé afin de faire le point sur la campagne. Mais au-delà d’un « plan climat » contre le réchauffement climatique et d’une promesse de futur plan budgétaire formulée lors d’un débat au Medef, le parti d’extrême droite n’avait livré que très peu d’éléments sur son programme. Cela a changé lorsqu’un député a confirmé le retour d’une proposition d’interdiction du port du voile dans l’espace public, plongeant accidentellement le parti dans l’embarras.
Le retour d’un vieux combat
Si le RN remporte l’élection l’année prochaine, « s’il y a des femmes qui portent le voile alors qu’il est interdit, elles auront une amende », au même titre que « les gens qui ne mettent pas la ceinture » en voiture, a déclaré Jean-Philippe Tanguy, proche allié de Marine Le Pen, sur BFMTV le 30 août. La proposition n’est pas nouvelle pour la candidate, qui la défendait déjà lors de sa première campagne présidentielle en 2012. Mais au fil des années, le sujet est devenu un bourbier pour le RN. À tel point qu’en 2025, Jordan Bardella lui-même semble reléguer la question en marge de ses priorités, après un moment douloureux pour Marine Le Pen lors de son débat de 2022 face à Emmanuel Macron.
Sa réintroduction dans le débat public a suscité une opposition quasi unanime. Édouard Philippe a estimé que le « principe de liberté religieuse » inscrit dans la Constitution ne devait pas être modifié « au gré des humeurs des uns ou des autres ». Jean-Luc Mélenchon a dénoncé une proposition « ignoble », et même le gouvernement a exprimé des « réserves » sur sa constitutionnalité et son applicabilité. Gabriel Attal, bien qu’ayant proposé une loi pour interdire le voile aux moins de 15 ans, s’est dit en « désaccord radical ». Bruno Retailleau, souvent proche des obsessions identitaires de l’extrême droite, a balayé la mesure en parlant de « populisme » et de « démagogie ». Mais pour le Rassemblement National, ces critiques ne représentent qu’une partie des problèmes.
Cacophonie interne et crédibilité abîmée
L’épisode a d’abord mis en lumière des divisions persistantes au sein du parti lepéniste, sur ce sujet comme sur d’autres. Contredisant Jean-Philippe Tanguy, l’eurodéputé et porte-parole du RN Andréa Kotarac a affirmé qu’il n’y aurait « pas d’amendes fixes pour les femmes voilées au lendemain de l’élection ». Puis le président du parti lui-même a enfoncé le clou. « Il ne s’agit pas de mettre en place une police du vêtement », a déclaré Jordan Bardella le lundi 31 août, renvoyant la mise en œuvre de la mesure à « un débat de société » suivi « d’un référendum ». Le lendemain, sur franceinfo, Jean-Philippe Tanguy a tenté de rattraper la situation en insistant sur le fait que « personne ne va faire la chasse aux femmes voilées ». Il a ensuite esquissé la piste du référendum, ce qui soulève une autre difficulté pour le Rassemblement National : sa faisabilité.
En vertu de l’article 11 de la Constitution française, un référendum ne peut porter que sur « l’organisation des pouvoirs publics, les réformes relatives à la politique économique, sociale ou environnementale », ou encore la ratification de traités. Les questions touchant à la religion sont donc hors sujet. Le constitutionnaliste Benjamin Morel, cité dans Le Parisien, pointe un autre obstacle. « Selon l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme, on ne peut pas interdire le voile pour des raisons religieuses. (…) Ce n’est pas non plus conforme au droit européen », note-t-il. Pour contourner cela, le Rassemblement National tente de présenter sa mesure comme relevant de la lutte contre « l’idéologie islamique ». « On ne s’attaque pas à un signe religieux mais au symbole d’une idéologie qui n’a rien de religieux », a avancé Jean-Philippe Tanguy. Mais Benjamin Morel qualifie la méthode d’« acrobatique ». « Le principe de soumission à l’idéologie islamiste est un beau slogan politique, mais il n’a aucune valeur juridique », dit-il.
Entre cacophonie interne et infaisabilité technique, à la fois constitutionnelle et pratique, les syndicats de police ayant déjà exprimé des doutes, la crédibilité du programme du Rassemblement National a une nouvelle fois été ébranlée. La séquence est d’autant plus dommageable que l’interdiction du voile fait partie des propositions de Marine Le Pen depuis quatorze ans, et que Jean-Philippe Tanguy l’avait présentée comme « actée » lors du séminaire d’été. La lame était visiblement émoussée.
Le retour d’un marqueur controversé
Au-delà des doutes sur le sérieux du programme, la résurgence de cette proposition a aussi ravivé l’image d’un parti obsédé par la religion musulmane. Cela survient alors que le Rassemblement National mène depuis des années une stratégie de « normalisation » qui a jusqu’ici porté ses fruits. En 2023, l’enquête annuelle « Fractures françaises » réalisée par Ipsos/Sopra Steria pour Le Monde montrait que 52 % des Français considéraient le Rassemblement National comme « dangereux pour la démocratie », un chiffre en baisse constante au fil des années et qui plaçait le parti d’extrême droite en deuxième position, juste derrière La France Insoumise.
Signe d’un malaise interne, Jean-Philippe Tanguy a nié le 1er septembre avoir « cherché à lancer ce sujet », assurant avoir « simplement » répondu à la question d’un journaliste. Il a ensuite consacré une grande partie de son entretien matinal à nier tout préjugé islamophobe dans son camp. Il a affirmé que la mesure visait à combattre « un symbole » de « l’idéologie islamique » plutôt qu’une religion. « Il y a des signes liés à la religion musulmane qui ne posent aucun problème d’islamisme : la main de Fatma, un certain nombre de signes culturels qui ne posent aucun problème dans l’espace public et qui ne sont pas appropriés », a-t-il donné en exemple.
Soucieuse de dépasser le débat religieux, Marine Le Pen a également pris la parole sur X pour insister sur le fait que la mesure s’inscrivait dans une « grande loi de lutte contre les idéologies islamistes » comprenant « de nombreuses mesures fortes ». Mais elle n’a pas convaincu. Son rival pour l’Élysée, Jean-Luc Mélenchon, a immédiatement saisi l’occasion pour souligner que « le RN n’a pas changé et crache ses obsessions sexistes et islamophobes ». Et c’est ainsi que le voile a éclipsé la stratégie de la cravate.
